Oui mais il ne bat que pour vous, de Isabelle Pralong – éd. L’Association

1- Puis-je déposer mon cœur à vos pieds.
2- Si vous ne salissez pas le plancher.
1- Mon cœur est propre.
2- C’est ce que nous verrons.
1- Je n’arrive pas à le sortir.
2- Voulez-vous que je vous aide.
1- Si ça ne vous ennuie pas.
2- C’est un plaisir pour moi.
Moi non plus je n’arrive pas à le sortir.
1- pleurniche.
2- Je m’en vais procéder à l’extraction.
Sinon pourquoi aurais-je un canif.
Il n’y en a pas pour longtemps.
Travailler et ne pas désespérer.
Bon, eh bien le voilà. Mais
C’est une brique. Votre cœur
C’est une brique
1- Oui, mais il ne bat que pour vous.

Oui mais il ne bat que pour vous Isabelle Pralong L Association couvertureS’appuyant sur ces vers de Heiner Müller, qui jalonnent chaque étape de l’album, Isabelle Pralong raconte le parcours d’une jeune femme, Lucie, sur le chemin de la maternité. En écho à la tonalité surréaliste du poème de Müller, la trame fait des allers-retours entre des saynètes très quotidiennes et des passages surprenants, liés à une vieille légende bouddhiste qui explique que pour grandir en sagesse, il faut “attraper son singe intérieur, le faire asseoir et boire un thé avec lui”. Cette quête étrange prend des allures de jeu de piste fantasmagorique lorsque Lucie, progressant parmi les fougères, croise un tigre qui déteste le mensonge, un type qui porte un sac en béton, une orque libidineuse ou un taureau qui s’énerve quand sa corne rebique en plein dans son œil. En parallèle, dans la vraie vie, Lucie se rapproche des enfants que garde sa sœur, envisage d’une nouvelle manière la relation avec son petit ami et songe à la maternité à cause d’un DRH dénué de tact qui lui demande si elle compte tomber enceinte.

Ainsi, par le biais de bribes très drôles de son quotidien ou grâce aux rencontres farfelues qui jalonnent l’exploration intérieure de Lucie, Oui mais il ne bat que pour vous parvient à rendre palpable l’impalpable, donnant corps à un sentiment aussi subtil et évanescent que l’envie naissante d’être mère. Chacune des deux dimensions du récit, métaphorique et réaliste, alimente l’autre, contrebalance l’autre, sous-titre l’autre, sculptant un portrait précis et délicat de cette femme tout en conservant une part de mystère et de non-dit. S’il paraît d’abord fastidieux, le dessin recèle en fait une expressivité à fleur de peau, en parfaite osmose avec l’écriture de l’auteur : l’émotion que dégagent les visages et les corps, la fantaisie des perspectives désarticulées et la légèreté de la mise en scène des chapitres oniriques décuplent le pouvoir de suggestion de cet album, capable d’émouvoir en donnant l’impression de ne pas le faire exprès. Au point de nous laisser la gorge nouée, dans un final déchirant, face à ce personnage dont on a l’impression d’avoir ressenti l’éclosion jusque dans nos propres chairs.

Octobre 2011, 200 pages, 22 euros.
Partager l'article :
  • Print
  • PDF
  • email
  • Add to favorites
  • Digg
  • StumbleUpon
  • del.icio.us
  • Scoopeo
  • Wikio FR

Une réflexion au sujet de « Oui mais il ne bat que pour vous, de Isabelle Pralong – éd. L’Association »

  1. Merci pour votre critique.
    J’ai eu, comme vous, la gorge nouée, et plus encore, les larmes aux yeux.
    Tout en riant parfois (certains dialogues sont extras).
    J’en suis encore toute émue, et les mots me manquent.

Leave a Reply to Paulette Cancel reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>