Incidents, de Gérald Auclin, d’après Daniil Harms – éd. The Hoochie Coochie

Pourquoi faire facile quand on peut faire compliqué ? Pourquoi prendre son crayon pour réaliser une bande dessinée quand, à la place, on peut passer cinq ans à découper des petits bouts de papier Canson bariolés à coups de cutter, et à les coller en essayant de ne pas s’en mettre plein les doigts ? A voir le résultat de ce travail acharné, un livre magnifique, on ne se pose plus la question. Adapté de Daniil Harms (1905-1942), Incidents s’appuie sur des nouvelles succinctes, des aphorismes décapants ou des bribes du journal de ce poète et écrivain russe, harcelé par le pouvoir soviétique jusqu’à sa mort sinistre, enfermé dans un asile psychiatrique. Gérald Auclin redonne vie à l’absurdité du monde de Harms, qui se plaît à imaginer des saynètes absconses, désopilantes, extravagantes.

Running gag poussé jusqu’à l’excès, destins étranges, récits sans queue ni tête, blagues irrévérencieuses ou répliques cinglantes : le natif de Saint-Pétersbourg maltraite ses personnages et laisse deviner, petit à petit, les raisons qui poussaient l’Etat soviétique à surveiller de près cet esprit libre. Si certains de ses textes demeurent impénétrables, d’autres révèlent facilement leur dimension parabolique. Cette figure de l’avant-garde russe des années 1920-1930 stigmatise la bêtise, l’aliénation des hommes ou l’inertie d’une société comme asphyxiée, sur laquelle plane une indéfinissable menace – menace que l’aspect “marionnette” des collages rend encore plus explicite : les gens disparaissent inexplicablement, sans laisser de traces, et la mort survient toujours d’une manière insensée.

Obligé de faire des livres jeunesse afin de gagner sa vie alors qu’il détestait les enfants (“Exterminer les enfants est cruel. Mais il faut bien faire quelque chose contre eux.”), Daniil Harms aurait sans doute apprécié l’ironie de la chose, puisque Incidents utilise finalement une apparence très enfantine pour transmettre sa parole. La fraîcheur des assemblages de Gérald Auclin s’accorde avec sa poésie saugrenue, tandis que l’esthétique candide, aux couleurs pétantes, souligne le ton sarcastique du Russe. Un album grisant, fruit d’une rencontre colorée entre une technique graphique insolite et une voix singulière.

Mai 2011, 48 pages, 20 euros.
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