Ecole de la misère, de Yvan Alagbé – éd. Frémok

Ecole de la misere Yvan Alagbe FremokLa quatrième de couverture ressemble à ces vieux papiers peints de chez mamie : il suffit de les regarder un instant pour que remontent des souvenirs d’enfance, des morceaux de famille, des bribes de discussions, des images ressurgies du passé qui, sans que l’on sache trop pourquoi, nous ont marqués à vie. Ecole de la misère fonctionne un peu de la même manière : lorsque Claire retrouve sa famille à l’occasion de la mort de ses grands-parents, tout semble lui revenir d’un coup. Au lieu d’être linéaire, le récit progresse par couches qui se mêlent, se superposent, se percutent, résonnent. Quelque part entre les sursauts du Bruit et la Fureur de Faulkner et le cut-up de Burroughs, pour schématiser.

Prolongement d’un travail initié il y a presque vingt ans, ce livre se nourrit des précédentes publications d’Yvan Alagbé. Ecole de la misère se souvient de Nègres jaunes, réédité l’an dernier par le Frémok, et avec lequel il partage des personnages : Claire et Alain, la blanche et le noir, l’amour parfait, harmonieux et dissonant, qui cristallise la haine d’une famille qu’on jurerait cousine des Atrides. Une famille gangrenée par l’hypocrisie, l’inceste, la jalousie et les mensonges.

Ecole de la misere Yvan Alagbe FremokLe noir et blanc de Nègres jaunes est ici nuancé par des lavis presque verdâtres, atténuant les contrastes. Au point qu’entre passé et présent, on a l’impression de voir évoluer des ombres fantomatiques qui peinent à se détacher du décor, telles des vieilles photos devenues floues. Le silence, imposant, fait planer sur les personnages le fardeau du non-dit. Et lorsque les mots surgissent enfin, ils remontent laborieusement à la surface comme des bulles coincées au fond de l’eau, et éclatent au grand jour avec fracas, à l’image de cette première réplique, cinglante : “Alors comment ça se fait qu’on l’ait jamais vu ton petit copain ? C’est un Nègre ou quoi ?”

Récit d’une chute inexorable, Ecole de la misère fouille les recoins sombres d’une famille déchirée, que l’on peut facilement interpréter comme le tableau d’une France encore prisonnière de ses cicatrices coloniales. Mais sous le pinceau d’Yvan Alagbé, ça ressemble aussi à un corps à corps sensuel, une histoire d’amour paroxystique, de celles qui ne peuvent finir que dans le drame.

Ecole de la misere Yvan Alagbe Fremok Novembre 2013, 220 pages, 29 euros.

 

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