Anthologie American Splendor (vol. 1 & 2), de Harvey Pekar – éd. Cà et là

Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour lire American Splendor en français ? Etonnant, venant d’une série qui, dès les années 1970, révolutionne la bande dessinée. Dans le sillage de l’underground des années 1960, qui propose une nouvelle approche de l’autofiction, Harvey Pekar pousse au maximum les possibilités de son medium afin de raconter… sa vie. Quand il confie ses ambitions frustrées, ses névroses ordinaires, ses colères, sa pauvreté qui finit par le rendre radin ou les ravages de la crise économique sur sa ville de Cleveland, il sait mieux que personne intéresser le lecteur en le regardant dans les yeux. Sous sa coupe, l’autofiction prend une dimension à la fois plus intime et plus universelle. Sa franchise et l’humour ironique dont il use suffisent à les rendre touchantes, agaçantes, inquiétantes. Bref, à ne jamais susciter l’indifférence. Contrairement aux apparences puisque beaucoup de récits sont en fait constitués de longs monologues, Harvey Pekar, écrivain de grand talent, fin dialoguiste, observateur perspicace du monde qui l’entoure, ne parle jamais tout seul. Il sait dire beaucoup en s’appuyant sur une situation somme toute banale, pour finalement brosser un portrait de l’homme moderne, de son insatisfaction et de sa solitude.

Un an après le premier volume qui rassemblait les nouvelles publiées entre 1976 et 1982, paraît la suite, couvrant les années 1983 à 1991. Toujours employé dans les archives d’un hôpital, Harvey Pekar le loser incompris et dépressif accède alors à une certaine notoriété. Même s’il ne roule toujours pas sur l’or, sa série est désormais rééditée en albums, il est régulièrement l’invité du show télévisé de David Letterman et semble enfin avoir trouvé l’amour en la personne de sa troisième femme, Joyce. Si ce second recueil s’avère un peu moins exaltant que le précédent, il recèle toujours des récits formidables : J’aurai 43 ans vendredi, Album de mariage ou En voiture avant l’aube font, entre autres, partie de ces moments dans lesquels Pekar atteint une harmonie quasi magique entre la finesse de son écriture, la prégnance des silences et la limpidité des graphismes. Une harmonie d’autant plus étonnante que l’Américain ne cesse de travailler avec des dessinateurs différents, chacun apportant sa propre vision du personnage. En plus de Robert Crumb, son vieil ami qui lui transmit le goût de la bande dessinée, des artistes comme Gary Dumm, Joe Zabel ou Gerry Shamray donnent corps à ses mots pourtant très personnels, surpassant la grosse difficulté de leur travail, qui consiste à mettre en image des monologues intérieurs ou des dialogues statiques.

Quelques mois seulement après la mort de son créateur, en juillet dernier, cette anthologie rappelle l’importance incommensurable d’American Splendor, œuvre fondatrice de la bande dessinée contemporaine.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Jennequin. Volume 1, septembre 2009, 190 pages, 19 euros. Volume 2, novembre 2010, 200 pages, 20 euros.
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