Quasar contre Pulsar, de Lefèvre, Beauclair & Chaize – éd. 2024

Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Une fois de plus, les éditions 2024 nous ébahissent avec cet album beau comme une pluie d’étoiles, à l’esthétique particulièrement fantasque. Il faut dire qu’ils s’y sont mis à trois pour raconter le combat céleste qui voit s’affronter Pulsar, savant fou au cerveau cramé qui a décidé de broyer des planètes entières cellule par cellule pour remodeler le tout à son image, et Quasar le sympathique plieur intergalactique qui voyage dans l’espace et le temps en un claquement de doigts. Et ne sait pas dire non à une fille, mais ça, c’est un autre problème.

Mathieu Lefèvre écrit le scénario, Alexis Beauclair s’attache ensuite à le dessiner, avant qu’Etienne Chaize ne s’applique à y ajouter les couleurs et le décor. Le résultat s’apparente à un déferlement de tons fluo et de compositions débridées qui s’entrechoquent avec le dessin stylisé, donnant à la lecture des airs de montagnes russes. Rien n’est laissé au hasard, et l’osmose entre les trois auteurs est telle que l’on peine finalement à déceler où s’arrête l’influence de l’un et où commence celle de l’autre. L’esthétique colle à merveille avec l’intrigue échevelée de cet album de SF, qui voit le récit louvoyer entre sérieux et humour.

Capable de nous livrer des scènes impressionnantes (invasions de planètes, courses poursuites dans les coulisses de l’espace-temps) autant que des pages très dépouillées mais tout aussi bien tenues, Quasar contre Pulsar se lit comme une vraie BD d’aventure excitante, doublée d’une proposition graphique remarquable. En plus, on apprend comment quitter une fille, et ça, c’est jamais inutile.

Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024

Avril 2014, 96 pages, 17 euros.

Le Rêve du mouvement perpétuel, de Dexter Palmer – éd. Passage du Nord-Ouest

Le Reve du mouvement perpétuel Dexter Palmer Passage du Nord Ouest« Vivons à jamais dans cette île, puisqu’un père si docte, aux prodiges si rares, en fait un paradis », lâchait Ferdinand dans La Tempête pour décrire le bout de terre sur lequel Prospero le magicien vit avec sa fille Miranda. Chez Dexter Palmer, le paradis prend des allures de cauchemar. Dans ce roman-fleuve qui reprend les personnages de l’ultime pièce de Shakespeare, Prospero le magicien est devenu un inventeur génial qui vire peu à peu au dictateur mégalo. Une sorte de Willy Wonka sans le côté rigolo, un Howard Hughes fan du concours Lépine, enfermé dans sa tour d’ivoire depuis des années avec sa fille chérie qu’il séquestre pour que le monde ne la souille pas.

Mais si Le Rêve du mouvement perpétuel a gardé de nombreuses traces de Shakespeare, il doit aussi beaucoup à Isaac Asimov, voire au Magicien d’Oz. Nourri à l’esthétique rétrofuturiste qui caractérise le steampunk, il ne se cantonne pas à un genre mais ne cesse de muer au point que l’on a parfois l’impression de lire un roman gigogne, constitué de plein de petits romans bigarrés. Récit initiatique d’un jeune homme sans qualité dans une Xeroville où les robots ont commencé à prendre la place des humains, ce texte que Palmer a mis quatorze ans à écrire dégage une force peu commune. Evoque aussi bien l’amour père-fille que notre monde actuel vu à travers le miroir déformant de la science-fiction, il appréhende avec finesse le bourdonnement incessant de notre civilisation technologique. Cette civilisation où « tous les bruits du monde aboutissent au silence. »

Mais malgré la noirceur qui perce souvent et la haute tenue de son écriture, Le Rêve du mouvement perpétuel ne se départit jamais de son humour qui surgit toujours quand on s’y attend le moins, ni de son atmosphère de conte peuplé de licornes, d’androïdes, de princesses à sauver, d’inventions curieuses, de personnages hauts en couleur. De quoi imprimer sur nos rétines un enchantement enfantin, comme un pied de nez à cet « âge de la machine dans lequel les histoires n’ont plus leur place ».

The Dream of Perpetual Motion. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel et Blandine Longre, septembre 2014, 460 pages, 22 euros.

2wBOX « Z » – éd. B.ü.L.b. Comix

2wBOX  Z B.u.L.b. ComixCertains passent leur vie à faire des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous, eux plient des petites boîtes. Et après, ils les remplissent de minuscules albums à mi-chemin entre bande dessinée et art contemporain depuis plus de quinze ans maintenant. C’est en 1997 qu’apparaît le premier petit leporello – terme classe pour décrire un livre accordéon construit comme une frise pliée – consacré à la lettre A. Et il y a quelques mois, c’est donc le Z qui a fait son apparition en librairie pour refermer cette collection atypique, avec comme toujours un casting international. Au programme : Blexbolex réfléchit sur la mémoire en faisant de la photographie (alors qu’on ne savait même pas qu’il avait un appareil photo), Yûichi Yokoyama joue avec les trames et l’abstraction, Nicholay Baker imagine une bande qui s’anime sur un tourne-disque, Jockum Nordsröm signe des sortes de peintures rupestres vaporeuses pleines de poésie et Elvis Studio s’embarque dans des figures psychédélico-inquiétantes qui se dévoilent un peu plus à chaque lecture.

Mais au-delà des propositions – très réussies – de ces cinq auteurs, c’est la délicieuse maniaquerie du collectif suisse B.ü.L.b. Comix qu’il faut louer. Car ici, tout est fait à la main. De la boîte sérigraphiée et tamponnée qu’il faut découper et monter jusqu’à la frise qu’il faut plier, en passant par l’élastique qui tient chaque leporello, chaque manipulation (détaillée précisément sur le site de B.ü.L.b.) rend ce petit livre-objet unique, en plus d’être beau. Aux auteurs de se confronter à ce format minuscule qui ne peut excéder 22 pages ; au lecteur de s’embarquer dans cette lecture ludique au design magnifique, qui s’amorce avec l’excitation qu’on ressentait, petit, en déballant un œuf Kinder.

2wBOX  Z B.u.L.b. Comix

Duluth, de Gore Vidal – éd. Galaade

Duluth Gore Vidal GalaadePremière scène. Deux femmes discutent dans une voiture, Edna l’agent immobilier et une nouvelle venue dans la ville de Duluth. Soudain :

“Edna, il me semble qu’on est en train de lyncher un nègre.
- Oh, vous allez adorer Duluth ! J’en suis sûre. Nous avons de très bonnes relations interraciales, ici, comme vous pouvez le voir. Et pléthore de restaurants de nouvelle cuisine.”

En deux pages, Gore Vidal a déjà donné le ton – acide, grotesque, provocateur, ironique et foncièrement drôle – de ce texte de 1983 traduit à l’origine chez L’Âge d’homme. Duluth, c’est la ville américaine parfaite. Toutes les femmes sont belles (même si elles ne peuvent plus froncer les sourcils à cause de la chirurgie esthétique), les hommes sont des séducteurs (même s’ils ont le sexe turgide et non tumescent), les extraterrestres sont timides (ils ne sortent pas de leur soucoupe volante), les flics font bien leur boulot (même s’ils s’avèrent être des pervers nymphomanes) et les écrivains sont brillants (bien qu’ils ne lisent même pas les livres que leurs nègres ont écrits).

En bon pourfendeur de la société américaine, Vidal fait feu de tout bois, cisaillant le puritanisme ambiant à grands coups d’éclat de rire. Double parodique de la Dallas de J.R., Duluth voit sa tranquille existence rythmée par les tromperies, les mystères et les rebondissements bidons. On se croirait un peu dans la série Twin Peaks de David Lynch, avec sa musique dégoulinante et répétitive jusqu’à l’écoeurement. Le tout enrobé dans un habile jeu entre fiction et réalité, qui voit par exemple les personnages du livre avoir une vie après leur mort à Duluth, comme des comédiens qui seraient ensuite engagés pour jouer un nouveau rôle dans un autre livre ou une autre émission.

Gore Vidal pioche dans la SF, dans le polar, dans les romances à la Harlequin pour signer une charge implacable contre la bêtise humaine. Si sa vision d’une société américaine conservatrice, xénophobe et abrutie est d’une noirceur terrible, il choisit à l’inverse de l’exprimer par un rire subversif libérateur, qui laisse apparaître des dents féroces et une langue comique.

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Mikriammos, juin 2014, 350 pages, 22 euros. Préface d’Italo Calvino.

Une vie de famille agréable, de Antoine Marchalot – éd. Les Requins Marteaux

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins MarteauxAntoine Marchalot a un dessin bizarre. Elastiques, rabougris, disproportionnés, laids, ses personnages sont toujours affublés de tronches pas possibles, sans même parler de leurs étranges difformités, souvent bavardes (un genou qui parle, une crotte de nez qui insulte les passants, un doigt qui ment).

Là où l’on attendait de simples pages comiques, cette esthétique boiteuse tire l’humour vers quelque chose de plus saugrenu, de déviant. Ses strips en six cases fonctionnent différemment d’une simple historiette couronné par une chute. Lui flirte avec l’absurde, glisse parfois vers la noirceur ou la satire sociale, lorgne vers un humour pipi-caca, s’amuse avec le langage en faisant s’entrechoquer sens propre et sens figuré, avant de retomber sur ses pattes en proposant une variation sur l’immuable gag du type qui dérape sur une peau de banane.

L’humour de Marchalot vient d’une autre dimension, parsemée de couleurs formidables qu’on ne peut pas voir parce que l’album est en noir et blanc. Une dimension où l’on porte des fromages sur la tête, où les profs d’histoire-géo ont remplacé les tueurs en série dans les films d’horreur, où l’on peut se faire greffer un gnome sexuel sur le bras. Et étonnamment, derrière les aventures de ses personnages à la bêtise déconcertante, perce une mélancolie qui rend cette Vie de famille agréable encore plus indéfinissable.

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins Marteaux

Mai 2014, 104 pages, 19 euros.

L’Histoire de ma vie, de Henry Darger – éd. Aux forges de Vulcain

L Histoire de ma vie Henry Darger aux forges de vulcainHenry Darger, un type sans histoire qui vécut à Chicago au XXe siècle : petit employé sans envergure, homme discret, un peu secret certes, mais d’une banalité à pleurer. Sauf que lorsqu’il meurt en 1973, ses logeurs trouvent dans sa chambre une œuvre colossale : des centaines de toiles, aquarelles, collages, dessins, ainsi que trois textes monumentaux – deux romans de 8.000 et 10.000 pages, et une autobiographie, L’Histoire de ma vie, de 5084 pages précisément. Heureusement, son logeur n’est pas n’importe qui, mais un photographe du New York Times qui va s’atteler à faire connaître cet artiste ignoré.

Depuis, Henry Darger est devenu le symbole de ce que l’on appelle, avec une certaine condescendance, “art brut” ou “art outsider”, pour caractériser en gros un type qui ne s’est jamais pensé comme un artiste. Aujourd’hui de moins en moins marginalisée, sa production mêlant candeur et violence, qui raconte une guerre terrible entre les enfants et les adultes, brille par sa liberté. Affranchi de tous les codes et de tous les genres, Henry Darger a fomenté une œuvre visionnaire, délirante et en même temps maniaque, fantasque et mûrement pensée, entre la peinture de Bosch, l’imagination de Peter Pan, les comics de Superman et le surréalisme inquiétant du Magicien d’Oz (pour schématiser grossièrement).

Plutôt que de traduire les 5084 pages de son autobiographie, les éditions Aux forges de Vulcain ont donc choisi 150 pages de cette Histoire de ma vie, dans lesquelles Darger évoque surtout sa jeunesse, y ajoutant quelques belles illustrations de l’auteur qui permettront au néophyte d’appréhender son univers graphique. Et ce qui frappe tout de suite, c’est ce style froidement descriptif qui impose sa monotonie au point de devenir hypnotique. Darger enchaîne les courts paragraphes, sans découper son texte ni en penser la construction. Parfois il se reprend, d’autres fois il se répète, fait des sauts dans le temps, passe du coq à l’âne, le tout huilé par des liens de cause à effet inattendus, d’une logique qui nous échappe, et crée des effets loufoques qui font toute la poésie de ses descriptions – “Elle ne grondait jamais personne. C’était cependant une femme très grosse.”

Pêle-mêle, il nous raconte son père, sa scolarité, son internement à l’asile, ses divers emplois dans le service d’entretien d’hôpitaux, les hiérarchies dont il dépend. Derrière le détachement avec lequel il énonce ces faits bruts, dans le fond pas si intéressants, perce toute l’étrangeté d’un gamin fasciné par le feu et les perturbations météo qui, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à paraître aussi normal qu’il le voudrait.

Pourtant si prompt à nous abreuver de détails dispensables, Darger nous ment, Darger nous dissimule certaines histoires, Darger ne nous explique pas tout. Il ne nous dit pas pourquoi ses camarades de classe le considèrent comme fou – d’après lui, parce qu’il faisait des “bruits curieux” pour les faire rire, et, dit-il, à cause de la “façon étrange que j’avais de bouger ma main gauche, comme si je pensais que la neige tombait”. Il revient souvent sur la violence épidermique qui semble le traverser, mais ne cherche jamais à l’expliquer et ne livre jamais de précision (“Une institutrice me gifla et mon père dut payer la note du médecin pour ce que je lui fis ensuite”). On le sent animé d’un profond sentiment d’injustice et d’une peur d’autrui qui abreuve son œuvre peuplée d’enfants martyrisés par les adultes sur fond de grandes flammes brûlantes. Et l’on touche du doigt l’univers abyssal, véritable monde parallèle imaginé par Henry Darger et qui, dans ses écrits comme dans ses peintures, semble contaminer notre réalité jusqu’à la faire dérailler.

Henry Darger Histoire de ma vie

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel, juin 2014, 144 pages, 19 euros.

Le Grand Bousillage, de Volker Braun – éd. Métailié

Le Grand Bousillage Volker Braun Métailié“Il avait passé toute sa vie au travail, ça avait été son besoin vital premier et maintenant qu’on le lui enlevait, ça devenait vraie rage et possession.” Flick, à peine soixante ans, perd son boulot. Mais incapable de tenir une journée de retraite forcée, tel un héroïnomane sans sa dose, celui qui “circulait toujours fringué de son invariable tenue, mousqueton au ceinturon, casque rouge” court au pôle emploi retrouver une occupation qui comblera son corps en manque d’activité. Le super-héros de la réparation et ennemi intime de la panne accumule les petits boulots rocambolesques, dans tous les domaines, et dans le monde entier, comme Hercule enchaînait ses travaux. Le problème, c’est que de la mine d’ex-RDA au marché de l’emploi du XXIe siècle, il y a un fossé que le bon Flick ne peut combler.

Roman picaresque dans lequel Don Quichotte et Sancho Panza se sont mués en un travailleur accro et son petit-fils, un jeune dadais en sweat à capuche, Le Grand Bousillage se présente comme un tour d’horizon du travail moderne, de la cueillette des fruits jusqu’aux performances des musées d’art contemporain. Les arabesques littéraires du style touffu, capable de nous raconter une grève d’ouvriers avec la verve de Shéhérazade narrant un épisode des Mille et une nuits, font de ce roman une fable grimaçante. Volker Braun mélange les tons, les niveaux de langue, joue avec l’intertextualité, l’oralité, les citations, les tournures désuètes. Attaquant par le rire l’aliénation, il pointe autant la nocivité de cette aliénation au travail, que sans le travail – lorsque l’on se retrouve sans emploi et exclu, en quelque sorte, de la société. Paradoxe que résume la sentence placée en exergue du livre : “Ô Travail, il vaudrait mieux que tu n’aies jamais commencé. Mais, une fois commencé, il faudrait que tu ne finisses jamais.”

Traduit de l’allemand par Jean-Paul Barbe, mai 2015, 224 pages, 22 euros.

Le Système D, de Nathan Larson – éd. Asphalte

Le Système D Nathan Larson AsphalteNew York déserte. Plus personne n’ose circuler dans les rues, à part des rumeurs dignes du croquemitaine. Même le pont de Brooklyn est en ruines depuis la série d’attentats qui a tout détruit sur son passage. Ceux qui survivaient dans les décombres, une bonne pandémie de grippe s’est chargée de les achever. Aujourd’hui, ne restent que quelques milliers d’habitants affamés, sans eau ni électricité. C’est dans ce décor apocalyptique, digne d’un film de zombies ou de L’Armée des douze singes de Terry Gilliam, que Dewey Decimal se voit confier une nouvelle mission par le procureur de NYC : buter un mafieux ukrainien.

Parano, angoissé, incapable de se souvenir de son passé, hypocondriaque qui ne se sépare jamais de son savon antiseptique dont il se badigeonne sans cesse, Dewey Decimal est un tueur mi-machine de guerre, mi-paumé pathétique. Il pourrait presque sortir d’un blockbuster des années 1990 avec Bruce Willis en tête d’affiche si Larson n’en faisait pas un personnage atypique et attachant, sorte d’héritier du Montag de Fahrenheit 451 (pour son envie de sauver les livres) qui aurait troqué sa tenue de pompier pour un gilet pare-balles et un Beretta chargé. Entre le pessimisme des dystopies à la Philip K. Dick et l’ambiance du noir hard-boiled américain, l’auteur nous happe dans son univers en lambeaux qui fait évidemment écho au nôtre, porté par l’urgence de son écriture succincte. Plongez dans Le Système D, vous n’en réchapperez qu’à la dernière page (ça aussi, on dirait un slogan de film des années 1990).

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patricia Barbe-Girault, juin 2014, 256 pages, 21 euros.

Prokon, de Peter Haars – éd. Matière

Prokon Peter Haars MatiereProkon, c’est le paradis de la consommation. Tout le monde a un travail ; tout le monde dépense son salaire pour acheter des produits séduisants. “Nous produisons nos propres besoins : nous formons une grande famille heureuse dans une société libre.” Seulement, dans cet Eden où le capitalisme a atteint sa plénitude, un salaud d’inventeur avec une tronche digne du monstre de Frankenstein menace de bousculer l’idyllique équilibre… Ultra-héros réussira-t-il à sauver Prokon?

Satire de la société de consommation, cette étonnante bande dessinée de 1971 est l’œuvre du graphiste Peter Haars (1940-2005). Avec un faux premier degré d’une naïveté confondante, ce Norvégien choisit d’appliquer aux comics de super-héros les codes de la publicité : collages, images répétitives, mâchoires carrées, onomatopées gueulardes, trait gras, trames frappantes, gros plans et perspectives vertigineuses s’enchaînent dans des compositions percutantes.

C’est un peu comme si Peter Haars s’était réapproprié la bande dessinée après qu’elle eut été déformée et caricaturée par le Pop Art de Roy Lichtenstein et consorts. On a l’impression que chaque case veut crier plus fort que la précédente, que chaque personnage, évidé par la propreté et la beauté uniforme de Prokon, n’était plus qu’un pantin sans âme, incapable de réfléchir, tout juste capable d’ânonner des slogans éculés. Derrière ce vernis, Peter Haars cache partout des clins d’œil à l’art, à la politique, à la musique, au cinéma, pour donner à sa fable mordante une multitude de sens cachés. Un petit trésor d’ironie, doublé d’une réflexion graphique sur l’omniprésence de la surenchère visuelle.

Prokon Peter Haars Matiere

Traduit du norvégien par Laurent Bruel, mai 2014, 64 pages, 13 euros.

Krimi : une anthologie du récit policier sous le Troisième Reich, par Vincent Platini – éd. Anacharsis

Krimi une anthologie du recit policier sous le troisieme Reich Vincent Platini Anacharsis10 mai 1933. Des dizaines de camions déversent devant l’opéra de Berlin plus de 25.000 livres qui vont être réduits en cendres, au cours de cette soirée qui s’achève sur un discours de Joseph Goebbels. A peine arrivés au pouvoir, Hitler et son ministre de la Propagande mettent au pas la littérature sous prétexte de lutter contre “l’esprit non allemand”. Arrestations, autodafés, censure, interdictions d’écrire : les écrivains sont surveillés de près ; pourtant, le roman policier, le Krimi, va lui continuer de prospérer.

Ironiquement, c’est l’habituel dédain envers ce genre mal considéré qui va en partie le servir. Car là où la grande littérature se retrouve très vite encadrée par le Reich, cette sous-littérature, elle, continue de survivre, profitant du mépris des institutions pour devenir une niche de (relative) liberté, propice à une “contrebande littéraire”. D’autant que dans sa volonté de toujours divertir les foules, Goebbels soutient activement la culture populaire, et ne souhaite aucunement priver le peuple d’un de ses mets favoris : le Krimi, son sens de l’aventure et son appétit pour l’évasion – Krimi qui doit tout de même, au passage, surmonter une difficulté idéologique : comment écrire romans policiers alors que le crime a officiellement disparu du Reich ?

Plutôt que de signer un essai, l’universitaire Vincent Platini nous laisse nous frotter directement aux textes de l’époque 1933-1945, réunissant une douzaine de nouvelles, extraits, courts romans ou articles issus de ce pan méconnu et encore trop peu étudié de la culture allemande. Chaque texte est présenté avec précision, mais en prenant soin de laisser au lecteur sa liberté d’interprétation. Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Krimi n’a pas été qu’un outil du pouvoir. Certes, on trouve ici des textes qui soutiennent ouvertement le régime nazi comme ce premier récit, dont le ton moraliste et les effets pompeux prêtent à sourire. D’autres fois, la subversion apparaît, évidente, dès les premières lignes, souvent de haute tenue littéraire (chez Adam Kuckoff particulièrement). Mais le plus souvent, le propos joue volontairement sur l’ambiguïté, offrant un visage prompt à satisfaire les comités de censure mais qui, après une lecture attentive, s’avère plus ambivalent qu’il n’en a l’air.

Travail d’historien qui observe, par le prisme de la littérature, l’effet d’une dictature totalitaire sur la culture de masse, Krimi est aussi une anthologie littéraire qui pointe les ponts inattendus entre les romans policiers du IIIe Reich et le hard-boiled américain, ou montre comment la volonté de développer un genre allemand émancipé de l’école britannique pose les base du polar germanique d’après 1945. Sans oublier de rappeler, sous la plume farfelue et condescendante d’Arnold Eichberg, que pour les gens insatisfaits dans leur vie personnelle ou professionnelle, les “contractions internes des troubles de la santé (dérèglement des glandes), peuvent sans doute être soignées de cette manière” – en lisant cette piètre littérature de divertissement : le roman policier, évidemment.

Textes choisis, présentés et traduits de l’allemand par Vincent Platini, avril 2014, 450 pages, 22 euros.

Dame un beso & Maximal Spleen, éd. Misma

Dame un beso, de El Don Guillermo

Dame un beso El Don Guillermo Misma“Ca sent l’herbe séchée, la terre chauffée au soleil, l’air salé… Non c’est pas ça, c’est l’odeur des souvenirs.” Dame un beso, l’histoire de deux homosexuels qui retournent dans l’Espagne où ils passaient leurs vacances, chaque été, étant gamins. Deux amants qui à l’époque n’étaient qu’amis, et s’amusaient avec la belle Cristina, la petite Espagnole qui vendait des glaces sur la plage, dont ils étaient tous les deux amoureux. Et là, des années plus tard, voilà qu’après une nuit sur la plage, ils se réveillent aux côtés de la fameuse Cristina. La petite Espagnole a grandi mais est toujours aussi jolie, et son retour inattendu au milieu du couple de vacanciers va faire glisser leur trio vers un jeu amoureux.

Avec une grande sensibilité, El Don Guillermo raconte cet été pas comme les autres avec une infinie délicatesse. Au fil de chapitres courts (qu’on avait pu lire dans la revue Lapin notamment), il tresse une histoire pleine de silences et de moments intimes, sans jamais se départir d’un humour qui dégonfle toutes les situations, et capte à merveille l’ambiguïté de ce trio qui se cherche à tâtons – enfin quatuor, il ne faudrait pas non plus oublier le chien moche. Baigné par la lumière douce d’une Espagne hantée par la nostalgie de l’enfance, Dame un beso raconte l’amour, l’amitié, l’âge adulte avec une poésie et une légèreté que peu d’auteurs savent atteindre.

Dame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo Misma

Mai 2014, 200 Pages, 20 euros.

 

Maximal Spleen, de Simon Hanselmann

Maximal Spleen Simon Hanselmann MismaDans un style complètement différent, Megg la sorcière (verte et avec un grand chapeau pointu comme il se doit) et Mogg le chat qui parle (un chat noir évidemment, pour être bien sûr de porter malheur) nous entraînent dans leurs aventures trash. De leurs journées, ils ne font que picoler, fumer des joints, se faire des bangs (voire s’adonner à des jeux sexuels zoophiles), et martyriser leur pote Owl, le hibou géant un peu bêta.

Si l’on croit d’abord pénétrer dans un univers simplement drôle et provocant, parodie d’une série de livres anglais pour enfants des années 1970, on s’aperçoit vite que l’humour jusqu’au-boutiste de Simon Hanselmann cache une profonde noirceur. Le rire devient jaune, révélateur du mal-être d’une jeunesse en décrépitude, assommée par l’ennui et l’inaction. Dans le monde de l’Australien, malgré son dessin attachant, les sorcières sont bien loin des contes de fée, et les forêts magiques ont été rasées pour laisser place à des banlieues sinistres. Dépressifs, célibataires, accros à toutes les substances possibles et imaginables, les personnages semblent avoir été achevés par le monde moderne. D’un autre côté, avec un titre comme Maximum Spleen, on était prévenus.

Traduit de l’anglais (Australie) par Renaud, avril 2014, 180 pages, 25 euros.

La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, de Charles Neider – éd. Passage du Nord-Ouest

La Véritable Histoire de la mort d Hendry Jones Charles Neider Passage du Nord-OuestDédiée à des romans inédits ayant été adaptés au cinéma, la collection Short Cuts nous avait déjà révélé, entre autres, le flamboyant Warlock de Oakley Hall ou le subversif (et tellement cool) Luke la main froide de Donn Pearce. Cette fois, on découvre le texte de 1956 qui a inspiré la seule réalisation de Marlon Brando, La Vengeance aux deux visages (1961).

Partant du légendaire récit de la mort de Billy the Kid par celui qui l’abattit, le shérif Pat Garrett, Charles Neider (1915-2001) ne livre pas un western haut en couleur. Au contraire, il se concentre sur la fin de la vie d’Hendry “le Kid” Jones, dans un style retenu, proche du documentaire, pétri de détails réalistes comme on en lit peu dans les westerns. Discret, l’écrivain se cache derrière le narrateur, ultime compagnon de route du bandit, pour raconter les derniers mois d’un des plus fameux hors-la-loi de l’Ouest américain, ce gamin fluet roi de la gâchette qui“tire avant même de s’en rendre compte, il tire sans même viser, et la balle sait où aller comme d’habitude, elle est de son côté comme elles le sont toutes”.

Exit le lyrisme, mis à mal par l’écriture sobre et précise de Neider. Exit le suspense aussi, puisqu’on nous le dit dès le titre : l’issue fatale est courue d’avance. Pourtant, malgré son apparent détachement, le roman dégage une incroyable tension, comme lors de la détention du Kid qui aboutit à sa spectaculaire évasion. Neider prend le temps de creuser les situations, de changer de point de vue, de glisser des anecdotes, de mettre en scène des dialogues étonnants, de ralentir le temps jusqu’à ce que l’on trépigne d’impatience.

Toute la richesse de ce texte réside dans sa manière de regarder autour du Kid et de ne pas se focaliser seulement sur ce héros légendaire. Derrière La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, Neider laisse à voir le racisme envers les Mexicains, évoque le massacre des Indiens, la cruauté d’une époque sanglante, et consacre de nombreuses pages aux descriptions de cette envoûtante Californie sauvage. La mort d’un Kid épuisé d’une vie passée à fuir et à ne tourner le dos à personne, accablé par son inéluctable destin de desperado, prend alors un tout autre sens. Comme la scène finale, qui voit les villageois nier la mort du Kid, pirouette rappelant combien l’Amérique préfèrera toujours le mythe à l’Histoire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marguerite Capelle et Morgane Saysana, mai 2014, 224 pages, 20 euros. Postface d’Aurélien Ferenczi.

…Et tu connaîtras l’univers et les dieux, de Jesse Jacobs – éd. Tanibis

Et tu connaitras l'univers et les dieux Jesse Jacobs TanibisEt si tout cela n’était qu’un jeu ? Si notre humanité n’était que le fruit de l’imagination d’une poignée de divinités puériles et chamailleuses, occupées à construire des mondes pour être ensuite évaluées par une sorte de professeur plutôt sympa ? Et puis un jour, l’un d’eux, qui aime s’amuser avec le carbone, créerait des petites bestioles poilues trop douces et mignonnes : les ani-maux. Alors son camarade jaloux déciderait de pourrir son monde en y implantant une bestiole retorse et sanguinaire – qu’il baptiserait hu-main, évidemment.

En conservant toujours une dérision qui ôte à son récit toute prétention, Jesse Jacobs permet à son histoire de l’humanité de toujours garder une légèreté joueuse. Réduite à trois couleurs (turquoise, violet et bleu nuit), son esthétique méticuleuse donne à ces pages un magnétisme étrange, et une froideur qui contrebalance l’ironie du propos. Sans en avoir l’air, Jesse Jacobs arrange une fable philosophico-biblique, se moque de l’orgueil humain et dépeint nos glorieux créateurs comme des gamins inconséquents, capables de se lancer dans des bastons mémorables ou dans les pires cruautés. Un album facétieux, plein de malice.

Et tu connaitras l'univers et les dieux Jesse Jacobs Tanibis

Traduit de l’anglais (Canada) par Madani & The Chluk Chluk Squad, mai 2014, 76 pages, 18 euros.

La Fille du chaos, de Masahiko Shimada – éd. Wombat

La Fille du chaos Masahiko Shimada WombatA ma droite Mariko, une jolie lycéenne séquestrée, torturée et violée pendant deux ans par son ravisseur, et qui depuis, traumatisée par les hommes, joue du cutter avec une sanglante virtuosité. A ma gauche, Naruhiko, jeune narcoleptique un peu lunaire qui a hérité de sa grand-mère son don pour la voyance, issu d’une longue tradition de chamanes. La première semble échappée d’un roman noir sordide, l’autre d’un univers barré tendance ésotérique, et pourtant ils vont se retrouver face à face dans le même roman, ce qui en dit long sur l’ambiance étrange de cette Fille du chaos.

Naviguant entre le polar et le fantastique, le roman de Masahiko Shimada demande quelques chapitres de patience, le temps que l’on trouve ses repères dans ce monde ambivalent. Aux scènes de violence extrême faite aux femmes, racontées avec un réalisme tel qu’il en devient détaché, répondent des passages oniriques d’une beauté étrange, comme cette extraordinaire séquence de rêve d’un érotisme surréaliste, où la jeune fille fait jouir un sexe volé, séparé de son propriétaire.

Derrière ces changements de tons constants, l’auteur nous fait vite comprendre que c’est un portrait au vitriol de la société nippone qu’il est en train d’esquisser. Dans ce Japon-là, les femmes ne sont pas les bienvenues : les lycéennes vendent leurs culottes sales à des pervers pour financer leurs études, les fugueuses sont récupérées par des filières de prostitutions, les hommes ne pensent qu’à abuser des demoiselles. Dans ce Japon-là, les chamanes se sont perdus en route, la nature a disparu, et les peuples anciens ont été oubliés, absorbés, démembrés. Dans ce Japon-là, le taux de suicide est le plus élevé au monde, et l’on finit par trouver ça normal. C’est finalement ça, la leçon de Masahiko Shimada : face au cynisme omnipotent, il signe un texte farfelu qui, malgré sa noirceur et sa subversion presque terroriste, tend à réenchanter une société qui a perdu son âme.

Traduit du japonais par Miyako Slocombe, mars 2014, 350 pages, 23 euros.

Alma, de Claire Braud – éd. L’Association

Alma Claire Braud L'AssociationClaire Braud est une conteuse hors pair. Elle a cette manière, un peu comme certains écrivains latino-américains, de partir dans des récits biscornus, hors des sentiers battus, instaurant dès les premières images une atmosphère dépaysante et profondément chaleureuse. Cette fois, dans une journée où tout va basculer, nous suivons Alma la tornade blonde et sa petite communauté qui vivent dans une sorte de paradis perdu, entre la mer et la forêt, à l’écart du monde moderne. Seulement, quand l’armée se pointe pour réquisitionner tous leurs précieux buffles, elle apporte soudain dans cet Eden oublié sa brutalité et ses blindés, augurant de sombres lendemains.

Si l’on retrouve des éléments de Mambo (la symbolique des costumes, les histoires d’amour inabouties…), Claire Braud donne toutefois à Alma une couleur singulière. Entre la colère d’Alma, la bêtise des soldats, le retour au pays de l’enfant prodigue, une histoire d’amour déchirante sur le point de se résoudre, un touriste hargneux et une fête d’anniversaire à préparer, l’album ne nous laisse pas une seconde de répit. Mais au-delà du tempo imprimé au récit, c’est surtout les plages de respiration qui y sont glissées – lorsque l’on revient sur le passé d’un personnage notamment – qui rendent la lecture si intense.

Soutenue par un découpage volatil, la grâce du dessin dégage une impression de spontanéité et d’immédiateté qui rend ces pages exaltantes. Humour, drame, violence, légèreté : l’équilibre subtil des couleurs nous happe dans son histoire exubérante, qui parle d’amour et d’écologie, du retour du roi des Indiens et de quête de soi, de problèmes de sudation et d’un vieux chat cabossé. Avec partout, cette sensualité débordante, qui rend le travail de Claire Braud si enchanteur.

Mai 2014, 136 pages, 24 euros.

Alma Claire Braud L'AssociationAlma Claire Braud L'Association

 

 

 

 

 

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le premier album de Claire Braud : Mambo.

La Mauvaise Pente, de Chris Womersley – éd. Albin Michel

La Mauvaise Pente Chris Womersley Albin MichelDeux types, planqués dans un motel pourri de banlieue. Le premier, blessé par balle, se vide de son sang dans son lit. Une valise pleine d’argent dans la chambre, un tueur à ses trousses. Le second fuit aussi : son procès devait avoir lieu, il n’a pas eu le courage de l’affronter. La Mauvaise pente commence comme un polar, on s’attend à ce que les deux échappés s’allient, qu’ils tentent d’échapper au porte-flingue qui les suit à la trace, qu’ils se déchirent peut-être, deviennent amis pourquoi pas. Mais Chris Womersley nous entraîne ailleurs.

Comme si ses personnages n’avaient plus la force de s’enfuir, plus ils tentent d’avancer, plus ils s’enfoncent. Plus ils espèrent avoir un avenir, et plus c’est le passé qui remonte, douloureux jusqu’à les étouffer. Entre les dialogues et les pensées, les frontières se brouillent. L’écrivain australien gratte ses personnages, les dépèce, les épluche comme des oignons, tout en rendant la pesanteur de l’air de plus en plus écrasante. La course-poursuite attendue se transforme en course-poursuite intérieure, portée par l’écriture lyrique et lancinante de Womersley, qui sait mieux que personne étirer les scènes jusqu’à les rendre si denses qu’il nous faut presque reposer le livre quelques instants. La scène d’opération du blessé sidère par la maîtrise littéraire qu’y met l’auteur, sans même parler de la bouleversante scène finale, l’une des plus belles que l’on ait lue depuis longtemps.

Récit d’existences prisonnières du désespoir qu’elles portent sur leurs épaules, La Mauvaise Pente est un roman grandiose, dont la lumière déclinante rejaillit sur l’Australie qui lui sert de décor. Fantomatiques, diaphanes, avant de finir recouverts d’une neige uniforme, ses paysages infinis se muent en un horizon irrémédiablement vide, qui se renferme peu à peu sur les hommes qui tentent de l’atteindre.

The Low Road. Traduit de l’anglais (Australie) par Valérie Malfoy, mai 2014, 332 pages, 20 euros.

Nous sommes tous morts, de Salomon de Izarra – éd. Rivages

Nous sommmes tous morts Salomon de Izarra Rivages“Ils sont tous morts… Les cadavres de ceux que nous n’avons pas réussi à manger pourrissent patiemment dans la cale, entassés les uns sur les autres.” Dès les premières phrases du livre, Salomon de Izarra instille cette atmosphère horrifique incertaine, qui nous empêchera de lâcher son roman avant la fin. 1927 : un baleinier essuie une tempête terrible, et se réveille le lendemain pris dans les glaces. C’est le début d’une tragique immobilité. Huis clos, tension dans l’équipage, inquiétude rampante. Faim, cauchemars nocturnes et panique diurne.

La quatrième de couverture cite à juste titre Stevenson ou Lovecraft, mais l’on pense aussi, entre autres, aux mésaventures du radeau de la Méduse croisées avec Dix Petits Nègres, ou à Henry James perturbé par la traversée en bateau de Dracula. Evoquant subtilement les maîtres du fantastique et des récits maritimes, Nous sommes tous morts a gardé de cet héritage une des formes les plus classiques du genre, le journal, parfaitement exploitée ici. Salomon de Izarra a ce talent pour s’avancer dans des contrées incertaines, marchant sur l’arête glissante qui sépare réalité et fantastique, folie et manipulation. Il a en plus l’intelligence de ne pas en faire trop (un récit ramassé de moins de 150 pages), sondant l’affaissement de ses personnages qui, jour après jour, s’embourbent dans la peur et perdent leur foi en leur propre humanité – notamment lors d’une sidérante scène de repas cannibale. Le genre d’auteur capable de vous transformer une simple brume en une présence angoissante, une ombre insignifiante en une bête qui rôde, et un peu de glace en début de psychose. Un premier roman ensorcelant de bout en bout.

Mai 2014, 132 pages, 15 euros.

La Chute vers le haut, de Mokeït – éd. The Hoochie Coochie

La Chute vers le haut Mokeit The Hoochie CoochieUn matin, Après un entretien d’embauche qui tourne mal, monsieur Tout-le-monde s’arrête dans un bar pour s’en jeter un avant de rentrer chez lui. Alors qu’il monte les escaliers pour atteindre son appartement au sixième étage, il se retrouve soudain décollé du sol d’une dizaine de centimètres. L’étrange maladie ne fait qu’empirer et, en quelques heures, le voilà en apesanteur, incapable de tenir au sol s’il n’est pas lourdement lesté : inexplicablement, il est devenu trop léger pour garder les pieds sur terre. Partant de cette perte de poids surréaliste, Mokeït construit un récit lapidaire, juste centré sur la dégénérescence de son personnage lambda.

Initialement paru en 1987 chez Futuropolis, La Chute vers le haut, introuvable depuis, est enfin réédité par les éditions Hoochie Coochie – pour la modique somme de 6 euros en plus, ça fait pas cher le chef-d’œuvre. Car oui, cette bande dessinée de Mokeït, la seule réalisée par ce membre fondateur méconnu de L’Association qui s’orientera ensuite vers la peinture et l’illustration, est un de ces albums parfaits qu’on se plaît à relire à peine terminé.

Conte fantastique à la chute acide, La Chute vers le haut est un récit aux multiples reflets, une allégorie de la solitude, de l’enfermement, de l’agonie, pétrie d’images fortes d’une absurdité noire (comme la maigreur du personnage qui ressemble aux images de déportés). Servie par une remarquable science des cadrages qui permet à l’auteur de multiplier les jeux visuels avec pour seul décor un type dans son salon, l’intrigue dégage une angoisse paranoïaque qui fait évidemment écho aux nouvelles de Kafka (La Métamorphose ou Le Terrier), mais rappelle aussi les récits d’addiction (Journal d’un morphinomane) ou les histoires de voyageurs solitaires perdus au milieu d’immensités désertiques (chez Jack London par exemple). Un petit livre d’une infinie richesse, qui montre que certains auteurs, en un seul album de moins de trente pages, peuvent vous marquer beaucoup plus que d’autres en 47 volumes.

La Chute vers le haut Mokeït The Hoochie Coochie

Réédition. 24 pages, 6 euros. Préface d’Etienne Robial.

You Don’t Own the Road, de Stephane De Groef – éd. Frémok

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteQuand Stephane De Groef s’ennuie, il voyage. Mais quand il voyage, il le fait sans se déplacer – alors forcément, son road trip aux Etats-Unis s’en ressent. Inspiré par les Twentysix Gasoline Stations d’Ed Ruscha (1963), dans lequel l’artiste américain faisait le voyage de Los Angeles jusqu’à Oklahoma City en 26 photos de stations-service, il prend le parti, lui aussi, de ne montrer de son “expédition” étasunienne que les étapes qui la jalonnent. Motels, pompes à essence, bowlings, cliniques de chirurgie, peep shows ou restaurants font ainsi l’objet d’un portrait sobre, cadré sur les enseignes.

Seulement, vu de Belgique, c’est un pays fantasmé que nous livre Stephane De Groef dans ce sublime petit ouvrage. Au fil de son autoroute imaginaire, se déroule un décor marqué par l’imagerie du rêve américain, mais dans lequel s’est instillé une ironie pernicieuse. Les restaurants nous jettent au visage leurs burgers XXL et leurs calories. Les cliniques prônent l’anorexie et la jeunesse éternelle. Les armes de guerre, ostentatoires, sont en vente libre. Les lieux de culte affichent l’indéfectible racisme d’une religion caricaturale. Les Indiens, exterminés depuis longtemps, ne servent plus qu’à orner les devantures d’une touche d’exotisme. Quant aux motels, ils apparaissent comme des lieux sordides où règnent débauche et prostitution, chacun proposant sa spécialité : du sexe en famille au porno gay avec des flics moustachus (et des pénis eux aussi XXL), en passant par les perversions les plus outrancières, il y en a pour tous les goûts.

En entremêlant bâtiments plausibles et bâtiments grotesques, mais toujours traités avec un réalisme strict, Stephane De Groef s’amuse à nous perdre dans son Amérique à lui. Magnifiquement rendue par l’impression, l’utilisation du crayon de couleur ajoute encore à l’ambiguïté, dégageant un parfum d’enfance et d’innocence que le joli format de la nouvelle collection Florette du Frémok renforce encore. Mais les couleurs trop criardes pour être honnêtes nous rappellent à l’ordre : le mythe américain s’est désagrégé depuis longtemps, et la peinture neuve des façades n’y fera rien ; derrière la beauté des dessins de Stephane De Groef, c’est bien la laideur du monde qui transparaît.

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok Florette

Avril 2014, 88 pages, 12 euros.