Aller simple pour Nomad Island, Joseph Incardona – éd. Seuil Policiers

Par Clémentine Thiebault

Aller simple pour Nomad Island Joseph Incardona Seuil PoliciersLes Jensen, une petite famille suisse à la perfection de dépliant publicitaire. Paul, la quarantaine raisonnable, analyste prospère comme il se doit. Iris, blonde, oisive et déprimée plus qu’il ne faut. Lou et Stanislas, les enfants entre premières rebellions et dernières régressions.

Le confort d’un quotidien propre et rangé, posé au bord d’un lac helvète où les salaires se mesurent en kilo. “Le juste milieu comme une hygiène de vie.” Mais l’ennui et cette intrusion publicitaire, “Oubliez ce que vous savez des vacances. L’île de vos rêves vous aime déjà, Iris. “Nomad Island Resort.” Sand doute la dernière occasion de s’offrir de vraies vacances trois semaines avant la reprise de l’école, alors vingt heures de carlingues, de salles d’attentes, de lumière artificielles, d’air vicié et de fatigue pour accéder au paradis. Un caillou au milieu de l’océan Indien, nature luxuriante et hôtel luxueux.

Mais des clôtures à l’Eden, des comportements étranges, des manquements flagrants. La notion même de temps diluée dans la perfection de l’île, la volonté happée par l’inertie de ce territoire “parfait, subtil et maléfique” et l’ennui qui serait poisseux s’il n’était si lumineux. La normalité petit à petit distordue par ce qui pourrait être une version paradisiaque de l’île du docteur Moreau. Et cette tension distillée propre aux catastrophes lentes mais inéluctables. Des ennuis pour les Jensen.

Et vous le bonheur vous l’imaginez comment ?” parodie Incardona en exergue, s’emparant avec doigté d’un concept dénaturé par les vendeurs de salades aux gogos consentants. “Ma partie s’arrête ici”, martèle le personnel de réclame de son cauchemar paradisiaque comme dans l’oppressant village du Prisonnier. Et la réalité de devenir une ligne floue aux frontières du fantastique comme souvent chez l’auteur qui joue avec la force des angoisses subjectives d’un individu perdu qui bascule et la violence lisse de la perfection de façade masquant la perte des repères. Un peu Lost.

Novembre 2014, 272 pages, 19 euros.

Thérapie de choc pour bébé mutant, de Jerry Stahl – éd. Rivages

Par Clémentine Thiebault

Thérapie de choc pour bebe mutant Jerry Stahl Rivages

Quand Lloyd rencontre Nora dans un car, il fuit Tulsa et les possibles conséquences du braquage remarquablement foiré d’une pharmacie. C’est un écrivain raté, le genre d’écrivain dont vous n’entendrez jamais parler. “Le type qui lisait attentivement les textes sur les boîtes de céréales quand il était petit en rêvant de devenir Ernest Hemingway, puis qui a grandi et a fini par écrire les textes pour boîtes de céréales”, devenu par défaut rédacteur de notices pharmaceutiques – “par exemple et sans vouloir me vanter, c’était mon idée de parler de la zone rectale en disant ‘fuites anales’ plutôt que ‘pertes intestinales’”. Un spécialiste des effets secondaires ayant choisi la dope comme instrument de survie, la chute comme élan, le fond comme élément, peut-être “parce qu’une fois que vous vous êtes départi de votre dignité, tout devient plus facile“.

Les Dépendants Sexuels Anonymes pour faire “l’expérience du miracle de la guérison, de la joie terrible de la rechute, et puis celle de la libération qui suivait les deux“, les désintox – “onze. Ou huit. Trois en Arizona, en tous cas” – parce que toucher le fond était un bon point de départ pour un livre. Pas pour une vie. Un boulot comme une rédemption pour jesusmhabite.com, le site de rencontres pour célibataires chrétiens parce qu’il faut bien tenter quelque chose. La fuite et Nora qui dort sur son siège. Le tatouage (une tête de berger allemand prêt à mordre, au dessus “papa” écrit en lettres gothiques), des bouffées d’empathie et ce qu’on appelle le plaisir. “Tu es si jolie quand tu respires par la bouche.

Nora, enceinte, qui a décidé de faire de son corps un instrument de lutte, de son foetus une expérience de vengeance, un étendard du toxique qui, exposé à toutes les substances chimiques deviendra la preuve vivante (?) de la nocivité du monde. Un plan parfait pour un spécialiste des effets secondaires amoureux qui découvre que “la seule façon de bannir une obsession réellement horrible, c’était de nourrir une obsession pour quelque chose d’encore plus odieux”.

Défonce, paranoïa, amour, violences et lucidité passagère dans ce mélange détonnant d’autodérision et de brutal propre à Jerry Stahl, punk lettré qui a compris mieux qui quiconque que la vie en Amérique de nos jours était “plus quelque chose qu’on traite que quelque chose qu’on vit”.

Happy Mutant Baby Pills. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis Nolent, septembre 2014, 300 pages, 22 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC > 
L’interview de Jerry Stahl et l’article sur son précédent roman Anesthésie générale.

Hérétiques, de Leonardo Padura – éd. Métailié

Par Clémentine Thiebault

Heretiques Leonardo Padura MetailieLa Havane 1939. Le jeune Daniel Kaminsky vit chez son oncle Joseph installé à La Havane « la ville assourdissante », loin des « silences pâteux » du quartier des bourgeois juifs de la Cracovie de son enfance. En cette aube marquée, il va avec les autres, espère l’arrivée du S.S. Saint Louis parti de Hambourg quinze jours plus tôt avec à son bord 937 juifs autorisés à émigrer par le gouvernement national-socialiste. Dont son père, sa mère et sa sœur et ce trésor qui se transmet dans la famille depuis le XVIIè siècle : un petit Rembrandt qui assurera la survie. Mais l’autorisation de débarquer ne viendra jamais et, refoulés, le bateau et ses occupants disparaîtront vers l’Allemagne.

La Havane 2007. Depuis presque vingt ans qu’il a quitté la police, Mario Conde, maintenant 54 ans, se consacre toujours à l’achat et à la vente de livres d’occasion et rêve encore un peu de devenir écrivain « comme ce petit salaud d’Hemingway ou ce con de Salinger ». Mais les temps sont durs, et l’horizon du Conde « aussi sombre que l’horizon collectif ». « Le pays se désintégrait à vue d’œil et accélérait sa reconversion en un pays différent, plus ressemblant que jamais à l’enclos de combats de coqs auquel son grand-père Rufino comparait souvent le monde. » Dénuement collectif et dèche nationale, logique de subsistance. Au point de devoir envisager un changement d’activité pour surmonter la Crise (avec majuscule), et ne pas crever la bouche ouverte. « Moi j’achète et je revends des livres ou je cherche des histoires perdues. »

Arrive alors celle, inespérée, du fils de Daniel Kaminsky qui revient à Cuba pour tenter de découvrir comment le Rembrandt familial que tous croyaient disparu a pu se retrouver mis aux enchères à Londres. Le Conde « si porté sur les solutions romantiques et inutiles » plonge donc dans les histoires embrouillées d’une famille juive, « pleines de fautes et d’expiations », de souvenirs et d’oubli, de courages et de lâchetés. De Cuba jusqu’à Amsterdam, dans l’atelier de Rembrandt. En une fresque historique (et un peu policière) incroyablement ample qui affirme brillamment ce principe (tranquillement) marxiste conservé pour ses livres, selon lequel la littérature doit changer la conscience du lecteur et donner une image précise d’un contexte historique déterminé.

Et Mario Conde retrouvé, éprouvé, mais décidé plus que jamais à résister à ce temps qui ne laisse plus d’espace pour les rituels et les raffinements. Faire face à cet « Homme Nouveau sécrété par la réalité de l’environnement : insensible à la politique, shooté au plaisir ostentatoire de vivre, porteur d’une morale utilitaire ». Encore lire de bon livres, manger, boire, écouter de la musique et philosopher – « en clair, dire des conneries » - avec ses amis les plus vieux et les plus tenaces en ces « conciles de pratiquants fondamentalistes de l’amitié, de la nostalgie et des complicités ». Comprendre et refuser, se souvenir et choisir maintenant « qu’on découvre que ce monde était rempli de gens corrompus, de putes, de drogués, de dégénérés qui prostituent des gamins, des crapules auxquelles on aurait donné le bon dieu sans confession parce qu’ils disaient toujours oui ». Car ils seront plusieurs, nombreux d’époques et de lieux à pouvoir souligner ce qu’évoque Daniel dans sa lettre à Elias, « le point le plus regrettable sur lequel il ne pouvait être d’accord, avait un rapport avec ce qu’il considérait comme un profond sens de l’obéissance qui avait évolué vers l’acceptation de la soumission comme stratégie de survie ».

Herejes. Traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, août 2014, 620 pages, 23 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le précédent roman de Leonardo Padura: L’homme qui aimait les chiens.

911, de Shannon Burke – éd. Sonatine

Par Clémentine Thiebault

911 Shannon Burke SonatineOllie Cross est ambulancier à Harlem. Un quartier comme une zone de combat, l’expression revient encore très souvent au début de ces années 90. Des rues sales, des stations de métro délabrées, des poubelles qui débordent, des rats, des terrains vagues un peu partout, des taudis. La violence, le crime, la pauvreté et le désespoir. Ollie affecté à la station 18 « la plus grosse, la plus débordée, la plus difficile et la plus frondeuse de l’ensemble des services d’urgence de New York ». Sa vie qui devient une suite sans fin de lacérations, de blessures par balles, de crises cardiaques. D’asthmatiques, de schizophrènes, d’ados accouchant dans une cage d’escalier, de types s’immolant par le feu avant de se jeter par la fenêtre, de cadavres à des stades variés de décomposition. « Un bout de dentelle taché de sang, arraché à la chemise de nuit d’une vieille dame battue à mort avec des haltères, la main minuscule et recourbée d’un bébé mort de faim dans son berceau, une diabétique atteinte d’artériopathie oblitérante des membres inférieurs qui se plaignait qu’une drôle d’odeur de dégageait de son pied infecté… »

La mort anesthésiée à force d’être croisée, les changements manifestes et rapides. « Vous finissez par devenir parfaitement insensible, immunisé contre les sentiments. » Tous les sentiments. La mauvaise pente que l’expérience d’Ollie (comme un traumatisme) illustre en syncope. Que le récit égrène en un manuel terrible et hypnotique. « Garde les yeux ouverts. Reste calme. Et regarde toujours derrière toi.» « Vous n’aurez bientôt pour seul paysage que celui des quartiers insalubres, les exclus, les sans-abris, les fous, les toxicomanes, les malades, les mourants et le morts… Vous serez témoins de toutes les saloperies qu’on cache à la majeure partie de la population. » « Vous êtes formés pour affronter des désastres. Des accidents de voiture. Des démembrements. Des mutilations. Des brûlures » « Faut être préparé. C’est pas Disneyland, ici. On est à New York mon vieux ! » …

Les bleus et l’envie de sauver le monde. Les sirènes, les brancards, les brancardiers, les gyrophares, les aiguilles, le sang et les sanglots. Le sordide incessant et l’horreur banale qui confine au grotesque. La médecine punitive et les inguérissables. Le corps et l’esprit qui s’épuisent. « Lorsque plus rien n’a de sens, y compris la vie ou la mort d’autrui, vous n’êtes plus qu’à un pas du mal. Et ce putain de pas est terriblement facile à franchir. » A tombeau ouvert.

TRADUIT DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS) PAR DINIZ GALHOs, juin 2014, 208 pages, 16 euros.

Splendour, de Géraldine Maillet – éd. Grasset

Par Clémentine Thiebault

Splendour Geraldine Maillet Grasset Ceci n est pas un fait diversDans la nuit du 29 novembre 1981, Natalie Wood se noie face à l’île de Santa Catalina. Tombée du Splendour, ce bateau dont le nom en brandit les lambeaux, de la splendeur justement. Natalie, ivre. Morte. Tombée ? Poussée ? Noyée. “C’est qui Natalie Wood d’ailleurs ? Une énigme brune, une écorchure cinégénique, une mélancolie en fourreau d’organza, quelques citations et coupures de presse, une erreur d’aiguillage.” Une image en rade dans le Pacifique. Une actrice au déclin qui cachetonne “dans des nanars sans cinéma”.

Alors les amants à la chaîne, la vodka au goulot. Sexe désespéré et alcool amer. La vie qui tangue, la réalité qui noie, Natalie Wood à la dérive. La fiction plus enviable qu’une réalité aux allures de casting raté. Une fascination pour le pire, l’avenir qui se rétrécit. Le constat du néant. Un rire forcé. “Qu’on me donne de l’alcool, du foutre et des médocs.” A bord avant la chute, Robert Wagner le mari, Christopher Walken l’amant, la nocivité. “Je veux tout faire la nuit. Vivre, danser, baiser, accélérer, déraper, clamser...” Natalie Wood étrangement exaucée.

La confusion poignante des dernières 24 heures dans ce qu’il reste de la vie de cette femme. Dans sa tête, ses violences, ses silences, ses regards, ses souvenirs et ses absences. Et le trouble et le mystère. Empoignés avec style et justesse. Parce que “ce qui est atroce c’est de subir”.

Mai 2014, 160 pages, 14,90 euros.

La Faux soyeuse, de Eric Maravélias – éd. Gallimard/Série Noire

Par Clémentine Thiebault

La Faux soyeuse Eric Maravelias Gallimard Serie NoireParis, septembre 1999. Dans un taudis et partout, la canicule encercle la déchéance d’Eckel le taré et tout. Ce qu’il reste de Fanck le ouf. Un corps pitoyable vaincu tantôt par la dope, tantôt par le manque, la maladie, la souffrance et la peine. Et le chaos des souvenirs.

Les années 80, la sortie de l’adolescence et la banlieue qui découvre la poudre en masse. L’union qui fait la force, le fric qui fait désormais l’union. Les magouilles, la violence, le deal et la mort. Les heures fastes. Puis la dope « cette pute », « salope infâme » qu’ils s’injectent et la dépendance. Le vol, les mensonges, le manque qui suinte, la crasse, le désespoir. Les couleurs abîmées, les odeurs faisandées. Les suées, le VIH, la pourriture, les symptômes qui étrillent la nuée des criquets – « l’expression que les jeunes dealers ont collé aux toxicos. Ils déboulent sur un plan en masse, venus d’on ne sait où. Comme ces bestioles sur un champ ». L’avenir en forme de cercueil. La destruction de Franck et d’autres. La trajectoire furieuse d’une génération qui plonge dans le chaos « sans exemple vivants de la déchéance pour inspirer la crainte ».

L’histoire de Franck, celle de l’auteur aussi et d’un monde, entre commotion romanesque et adresse documentaire. Une langue à vif, une écriture qui écorche, qui pointe l’incohérence des fantasmes télégéniques des mal initiés (on ne chauffe pas la blanche malheureux !), décortique les rouages du trafic, les ravages du commerce, le carnage de la consommation. Et l’incarne avec la brutalité ajustée de celui qui a su trouver les mots pour dire qu’il en est revenu.

Mars 2014, 256 pages, 16,50 euros.

Les Nuits de San Francisco, de Caryl Férey – éd. Arthaud

Par Olivier Michel

Les Nuits de San Francisco Caryl Ferey ArthaudSam, sioux Lakota de la tribu Oglala, trompe son ennui, la misère, le chômage et la mémoire déchirée de son peuple en se noyant dans l’alcool. Il quitte l’enfant à naître ainsi que la réserve de Wounded Knee (lieu du massacre de 300 hommes, femmes et enfants, assassinés par l’armée américaine le 29 décembre 1890) pour Flagstaff, Arizona puis Las Vegas où il escalade et construit les buildings de cette cité de pacotilles, capitale du jeu et Disneyland de l’illusion ; puis vient la crise, il doit reprendre la route comme d’autres dizaines de milliers de travailleurs itinérants, direction San Francisco. Sam, est un paumé défoncé par la vie et ses substituts les dopes et les alcools, obsédé par le passé, qui erre à travers la ville.

A l’arrivée du soir, il croise une jeune femme équipée d’une prothèse hydraulique en acier à la place de sa jambe coupée. Il la suit tel un spectre jusqu’au Golden Gate Park, ils passeront la nuit à se découvrir entre les bars de Haight-Ashbury et la colline de Bellavista Park. Jane est originaire de Fresno, ville élue plusieurs fois « ville la plus bête des USA ». Elle a aussi subi les agressions de la vie, violée par son mec à 19 ans, elle fuit vers Frisco, devient mannequin, se maque avec le chanteur d’un groupe de rock (Blood), ils vivent un relatif bonheur qui explosera le jour de l’accident qui la laissera infirme. Jane s’autodétruira à travers la ville jusqu’à sa rencontre avec Sam qu’elle baptisera Deux Ours.

Le coup de foudre terrasse le guerrier Lakota devenu homeless et laisse Jane désemparée face à cet homme qui vient d’une réserve, ironie du sort, nommée « genoux blessé » en français. De cette nuit Californienne où les deux protagonistes se sont reconnus émergera une aube qui leur permettra de s’envoler loin de San Francisco et de ses lendemains cruels.

Cette vision d’un amour improbable est pour Caryl Férey l’occasion de nous embarquer pour une nuit de fureur entre ces deux exclus du rêve américain et de découvrir une San Francisco étonnante. Dans ce roman bref et dense, nous suivons cette union de la dernière chance du point de vue de Sam puis de Jane. Cette construction classique permet de donner un rythme percutant et efficace au récit. Nous ressentons chez Caryl Férey une empathie féroce pour l’errance de ces deux personnages déchirés par leur passé, rejetés par le Nouveau Monde. Ce récit sombre et inspiré permet à l’auteur de s’interroger sur ce peuple des invisibles qui nous entoure et que nous ne voyons plus à travers une société obsédée par la vitesse, la beauté et la superficialité des apparences.

Mai 2014, 128 pages, 10 euros.

La Chute de M. Fernand, de Louis Sanders – éd. Le Seuil

Par Clémentine Thiebault

La Chute de M. Fernand Louis Sanders SeuilHiver 1979 au petit jour, l’envers du décor d’une boîte de nuit presque aux Champs-Elysées. Un corps froid dans la poubelle d’une arrière-cour, la tête en arrière, la bouche ouverte, un œil crevé. Le buste lardé de 17 coups de pic à glace, « comme dans les films ». Le peu qu’il reste de la splendeur de Fernand Legras, homérique marchand de faux tableaux. La collecte du moment pour le commissaire Cabrillac qui connait le bonhomme. Une célébrité malhonnête, gloire décatie dont les traces virevoltantes ramèneront le flic étonnant à Pigalle dans les lambeaux de la Bohème. Le 11 boulevard de Clichy et ses habitants à l’épicentre d’une histoire toute en ces teintes sombres et tapageuses qu’aime la nuit des peintres, des ateliers, des bars, des putes, des camés et des travelos. Les néons, les paillettes et l’esbroufe dans le sillage extravagant de ce « petit personnage huileux » qui gesticule comme un prestidigitateur dont on connait les trucs par cœur et qui parvient pourtant à fasciner. Immanquablement vêtu de son manteau en peau de gorille désormais pelé, flanqué d’un « chauffeur » occasionnellement au volant d’une Rolls ternie, monsieur Fernand pérore aux indulgents les souvenirs d’une Amérique disparue, reflet fantasmé d’une grandeur engloutie. Marilyn Monroe, James Dean, Jayne Mansfield, Henry Miller, Ronald Biggs à Rio furent des amis dont il barbouille le crédit usurpé sur les nuits parisiennes. Tentant de faire oublier la dèche, le procès à venir. Essayant de se refaire en faussaire, convoitant un faux Dufy, un nouveau souffle.

Une histoire d’art. De la mystification. Dans l’ombre fractale d’Orson Welles qui, lui, prévient d’emblée le spectateur rivé à F for Fake, que son film (semi-documentaire sur Elmyr de Hory – faussaire – et Fernand Legros – marchand de faux) parle « de tricherie, de fraude, de mensonge ».

Février 2014, 240 pages, 18,50 euros.

Zarbi, de Cathi Unsworth – éd. Rivages

Par Clémentine Thiebault

Zarbi Cathi Unsworth RivagesErnemouth, petite ville du Norfolk. La mer, les côtes, les docks. Le gris, le brouillard, les pubs et la bière. L’été 84, Corrine Woodrow par qui le scandale arrive. Dans un bunker de la plage, un corps lardé de 16 coups de couteau, un pentagramme dessiné avec son sang autour de la victime. Les preuves qui accusent l’adolescente marginale. Le procès, les remous, le traumatisme d’une population. « Ce drame a gâché trop de vies. Dans une petite ville comme ça, quand les projecteurs se braquent sur vous pour une raison pareille, la honte collective est insupportable. » L’enferment, l’internement pour Corrine. L’enfouissement si ce n’est l’oubli pour les autres. Et le temps qui coule à nouveau dans l’indolence poisseuse d’une bourgade du Nord de l’Angleterre.

Jusqu’à ce que, vingt ans plus tard, le développement des sciences (génétiques, au hasard) ne permette la réouverture d’affaires classées. Que le séquençage ADN ne révèle que Corrine n’était peut-être pas la seule coupable. Qu’une irritante avocate militante n’engage Sean Ward, un ancien de la Met(ropolitan Police de Londres) végétant dans une retraite prématurée (blessure – pension), pour retourner fouiller la braise sous laquelle couve encore le feu.

Le récit entre hier et aujourd’hui. L’adolescence, les rivalités. Les posters, le khôl, les cheveux qu’on crêpe, les idoles qu’on peint sur les vestes en jean. Les bandes, les amours. Siouxsie, les Damned, Sex Pistols, les Ramones, les Cramps et les Clash. Madonna. Les lumières de l’ailleurs. Les punks, les gothiques, les émos. La famille, les adultes, les secrets, le mensonge. Et, que ce soit « scandale national ou magouilles dans une petite ville de province […] toujours le même triangle : les affaires, la police et la presse ».

Weirdo. Traduit de l’anglais par Karine Lalechere, 432 pages, 22 euros.

 

La Fille derrière le rideau de douche, de Robert Graysmith – éd. Denoël

Par Clémentine Thiebault

La Fille derrière le rideau de douche Robert Graysmith DenoëlMarli Renfro, un modèle pour des publicités au grand air et la presse masculine. Une rousse rayonnante, flamboyante même, qu’Hitchcock en pleine Psychose engage au moment de la douche pour préserver la pudeur de sa star, Janet Leigh. « Il me faut une femme dont s’est le métier d’être nue sur un plateau pour que je n’ai pas à me soucier de la couvrir » assène le maître.

Ça sera donc l’égérie naturiste, qui s’exposera en doublure à la blancheur du carrelage, à la froideur du couteau, à la terreur du spectateur qui doit ignorer son existence. Pour 500 dollars, elle sera la « fille mystère » des Studios Universal et devra rester le secret (plus tard révélé) de ce qui allait devenir l’une des scènes les plus célèbres du cinéma. Nue dans sa douche elle allait mourir, poignardée en géniales saccades par (la mère de) Norman Bates. « Tout ce qui se passe, après tout, c’est qu’une femme prend une douche, est poignardée et glisse dans le fond de la baignoire. Au lieu de ça, [on a filmé] une série de mouvements répétitifs : elle prend une douche, prend une douche, prend une douche. Elle est poignardée, poignardée, poignardée, poignardée. Elle glisse, glisse, glisse, glisse ».

Succès retentissant, pour le film et l’autre. Pour Marli dont le nom ne figure pas au générique, l’anonymat tout juste glorieux. La (belle) vie de starlette, lumineuse et dévêtue qui reprend alors, entre séances photos, bunny au Playboy club ou actrice dans les éphémères nudies. Jusqu’à la mort, brutale. L’assassinat que Robert Graysmith, curieux compulsif, obsessionnel exhaustif, apprend au hasard d’un flash info ravivant les émois de celui qui, jeune homme, qui collectionnait les photos de la belle.

Les faits qui percutent soudain cette vieille fiction elle-même tirée du vrai, créant un enchâssement du réel suffisamment vertigineux pour interpeller le journaliste. Remonter les fils d’histoires en écheveau. Du tournage de Psychose, à la vie de Marli Renfro et sa fin.

L’univers d’Hitchcock, ses obsessions. Le montage d’un projet peu soutenu, le roman de Robert Bloch dont est tiré le scénario, l’histoire d’Ed Gein dont est tirée le roman et pour que la boucle soit bouclée, la trace d’un tueur de vieilles dames au profil étrangement similaire à celui de Norman Bates. Explorer à foison l’Amérique des années 60, « nation de frustrés, de voyeurs qui épiaient en secret, percevant la nudité féminine comme une perversion », saisir la libération sexuelle. Hugh Hefner, Russ Meyer, Francis Coppola, la fin du vieux Vegas, le sexe et le cinéma. Capter l’émergence de la peur aussi, après Manson et le pays qui découvre le tueur en série comme un symptôme. Et au centre, Marli qui obsède Graysmith comme la femme morte le policier dans le Laura de Vera Caspari. L’image en échos.

The Girl in Alfred Hitchcok’s Shower. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuel Scavée, février 2014, 400 pages, 23,50 euros.

Four Color Fear, Comics d’horreur des années 50 – éd. Diabolo

Par Clémentine Thiebault

Four Color Fear comics horreur années 1950« Relax, asseyez-vous dans un fauteuil confortable, réservez-vous quelques heures et imaginez être un enfant des années 50 pendant que vous lisez lentement ces histoires pour en savourer chaque frisson ». Du bizarre, de l’horrible, du putride, du saignant. Des savants fous, des momies, des morts-vivants, des corps putréfiés, des revenants, des vampires et du vaudou. Du gluant, des visqueux, du velu. Les abysses et les abîmes. Spectacles d’horreur et contes de terreur.

Des femmes décolletées, dévêtues, cupides, fatales. Blondes sacrifiées ou brunes maléfiques, goules ou sorcières. Des zombies, des loups-garous, des aliens. Blob lubriques et monstres mous. Frankenstein malades et cactus jaloux. Ombres terribles, jeux diaboliques, abominations, cauchemars. Quadrichromie et mauvaise haleine en plus de quarante BD américaines d’avant le Comics Code, inédites en France, réunies là en un volume délicieusement méphistophélique.

« Je veux de la terreur, plus de terreur », réclame le lecteur qui sera servi.

Novembre 2013, 320 pages, 29,90 euros.

L’homme qui a vu l’homme, de Marin Ledun – éd. Ombres Noires

Par Clémentine Thiebault

L homme qui a vu l homme Marin Ledun Ombres NoiresJanvier 2009, tempête sur le pays basque nord. Klaus, « l’événement météorologique de l’année » nettoie la façade atlantique. La région s’envole et la presse régionale s’agite, relayant le drame avec émoi et proximité, comme elle sait le faire. Le quotidien basque Lurrama comme les autres. Au désespoir d’Iban Urtiz, journaliste, que la soufflerie relayée par son rédacteur en chef contraint à abandonner ses recherches sur une affaire de déchets radioactifs que tous veulent enterrer. Il ira donc lui aussi mouiller sa chemise à recueillir les témoignages de pompiers, d’élus locaux en appelant aux assurances et de particuliers angoissés implorant la clémence des cieux.

Jusqu’à ce qu’enfle dans le sillage du gros grain, la rumeur persistante d’une disparition. De Jokin Sasco, militant ETA dont on est alors sans nouvelle depuis 24 jours. Sa famille, inquiète, organise une conférence de presse à laquelle assiste Iban. La piste de l’enlèvement politique n’étant pas à exclure, elle annonce avoir déposé plainte et interpelle les autorités françaises annonçant que « le peuple basque restera vigilant jusqu’à ce que la lumière soit faite sur cette affaire ». En passe de devenir une affaire d’Etat. Faisant remonter à la surface les tristement célèbres GAL (groupes anti-terroristes de libération), la guerre sale, les enlèvements, le cortège des disparitions, les martyrs, les bourreaux, l’éclat des bombes, l’échos des attentats volontairement noyé sous le flot maîtrisé de la désinformation, de la manipulation, de la dissimulation et du mensonge généralisé.

Les faits, les conséquences. Perquisitions, arrestations, pressions, menaces, guet-apens, magouilles, propagande, conflits d’intérêts. Chaos. « Fais ton boulot de journaliste Iban Urtiz. Réunis les preuves nécessaires », que l’on sache. Et choisis ton camp. A tout prix.

Avec L’homme qui a vu l’homme, Marin Ledun s’empare de l’Histoire. Mais nous rappelle, en s’inspirant de l’affaire Jon Anza, que c’est encore de l’actualité (c’était en 2009). Un roman noir tenu de bout en bout, qui dit avec l’efficacité d’un thriller cette violence des combats basques dont on ne saisit le plus souvent qu’une lointaine résonance, le franchissement des lignes, le quotidien des familles, « les interrogatoires et les gardes à vue [qui] rendent les filles silencieuses et dures », l’engagement et la force des courants.

Janvier 2014, 466 pages, 18 euros.

The Main, de Trevanian – éd. Gallmeister

Par Clémentine Thiebault

Trevanian-The-Main-Gallmeister« Dans sa définition la plus étroite, la Main, c’est le boulevard Saint-Laurent, l’ancienne ligne de partage entre le Montréal français et celui des Anglais. » Une artère populaire et bruyante, « française d’essence et de langage », faite de petites boutiques et de bas foyers. Mais aussi un quartier, première étape des vagues d’immigrants qui déferlaient sur la ville. Où se mêlent sans crainte ouvriers, vagabonds, putains, truands, gosses et ménagères. Où ne restent que les vieux, les vaincus et les épaves. Depuis 32 ans, la paroisse du lieutenant Claude Lapointe, « ce bon vieux et gentil fasciste de quartier », bonhomme entre deux âges qui en serait arrivé « à préférer la paix au bonheur, le silence à la musique ». Veuf inconsolable que le désert de son foyer visse au pavé de son secteur. Flic à l’ancienne. Une blessure en service, un morceau de légende, la crainte qu’il inspire, le respect qui lui est dû. Les longs silences de la solitude, tout juste les trois vieux amis des partie de pinocle bihebdomadaires dans l’arrière boutique du tapissier. Puis ce meurtre au couteau dans une ruelle de la Maine. Et l’enquête anodine de Lapointe, tenace.

Ce troisième roman de Trevanian (écrit en 1976 et initialement publié en français en 1979 chez Robert Laffont sous le titre évocateur de Le Flic de Montréal) pourrait ressembler, après les deux Jonathan Hemlock (La Sanction et L’Expert) à un virage tranquille vers le roman policier classique tendance paisiblement proximiteuse, intelligemment teintée d’un naturalisme mi-Zola (que relit d’ailleurs inlassablement le héros fatigué) mi-Simenon. Un petit flic de quartier dans une Montréal seventies sans beaucoup d’exotisme, embarqué dans une enquête loin de tout spectaculaire. Dont les protagonistes vont à pieds.

Ce serait pourtant décrire sans compter la contextualisation magistrale qui incarne la ville prise dans ce froid humide et collant qui attend la neige, comme un personnage et chacun de ses passants comme un indispensable. L’écriture éblouissante et l’incroyable talent de l’auteur à s’emparer d’un genre pour le sublimer, nous annoncer un faux polar pour mieux déployer le vrai, au coeur du noir. Le souffle presque épique des ombres, de la nostalgie dure et de la culpabilité, légale ou morale, disséquée sans emphase. Le juste et l’insupportable, le triste et l’irréparable. Inclassable. Brillant.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Robert Bré, octobre 2013, 392 pages, 23,60 euros.

 

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POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le roman Incident à Twenty-Mile, de Trevanian.

Nu dans le jardin d’Eden, de Harry Crews – éd. Sonatine

Par Clémentine Thiebault

Nu dans le jardin d'Eden Harry Crews Sonatine« Il fut un temps où Garden Hills n’avait pas de colline. C’était 1600 hectares de sol aride au milieu de la péninsule de Floride ». Puis, la mine, les tirs de la mine – « des bruits de guerre » – et l’activité grouillante de la plus grande usine de phosphate du monde. Poussière et prospérité. Jusqu’à ce matin où « au lever du soleil, un silence affreux s’installa ». L’usine qui ferme ses portes, la vie qui disparaît.

Ne restent alors que la terre couleur potasse semée de machines rouillées, les herbes folles, la Montagne de Phosphate laissée par la mine abandonnée, le trou profond de Garden Hills et quelques oubliés. Jester aussi, jockey vaincu d’1 mètre 22 condensé, microscopique valet de Fat Man – 1 mètre 65 pour 279 kilos, « le nombril aussi profond qu’une tasse de thé » – richissime amas de chaires grasses et de bruits mouillés et spongieux. Monstre retiré « aussi obscène qu’un graffiti sur un mur de chiotte » que quelques curieux de passage voyeurisent au télescope. Et Dolly, ancienne reine de beauté à l’épaississante virginité qui compte bien ressusciter ses rêves de gloire au rabais recrachés par la ville, quitte à les mettre en cage.

Deuxième roman de Harry Crews, jusque là inédit en France, déjà plein de ce sens inouï de la débâcle et de l’écroulement, de la luxure et de l’excès, de l’affreux et du grotesque, de la misère et du grandiose plantés comme toujours dans un ces lieux improbables où le jardin d’Eden ressemblerait à une décharge dédaignée. Là où « seuls les désespérés doivent rester unis ».

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Raynal, novembre 2013, 240 pages, 19 euros.

Rainbow Warriors, de Ayerdhal – éd. Au Diable Vauvert

Par Clémentine Thiebault

Rainbow Warrior Ayerdhal Au Diable VauvertLe 12 novembre 2010, sous l’impulsion du Soudan et du Mali et avec la majorité des Etats africains, la République démocratique du Mambesi – “moins démocratique que bananière et riche d’un despotisme qui se promène de Genève à Luxembourg en passant par Nassau, Bahreïn ou Macao” –  leader dans le domaine “des atteintes aux Droits de l’Homme et dans celui du lobbying auprès des Nations Unies pour que certains crimes institutionnels soient dépénalisés”, vient d’obtenir que les LGBT soient exclus de la résolution qui condamne les exécutions arbitraires. “Les ? – LGBT. Lesbian, Gay, Bi, Trans.” Le moindre soupçon d’homosexualité servant alors aux autoritaires à se débarrasser des rares opposants au régime. Commode et expéditif. Mais suffisamment voyant pour que l’ancien secrétaire général des Nations Unies et son groupe de sommités en sommeil ne proposent au général Goeff Tyler, fraîchement mis à la retraite “sur requête du bureau ovale”, de prendre la tête d’une armée de dix mille volontaires “pour envahir bénévolement le trou-du-cul de l’Afrique”, renverser le despote (“parce que nous n’avons pas les moyens d’envisager plus gros et qu’il serait inefficace de s’en prendre à plus petit”) et provoquer une prise de conscience. En bref, organiser un coup d’état pour déclencher un élan révolutionnaire. “Non mais merde vous êtes sérieux ?” interroge le général. Tout ce qu’il y a de plus sérieux, confirme l’ancien secrétaire. Avant d’ajouter que ladite armée ne se composerait presque qu’exclusivement de LGBT.

De ce postulat à la fois délirant et intelligemment réaliste, Ayerdhal déplie un thriller terriblement rythmé, dense et foisonnant, drôle, exubérant et documenté entre stratégie militaire, cynisme politico-humanitaire et tolérance, parvenant à éviter et le carnaval et la bien-pensance. La charge des bataillons incongrus est impertinente, le style flamboyant et la farce terriblement pertinente.

Mars 2013, 528 pages, 20 euros.

François Guérif : Du polar, Entretiens avec Philippe Blanchet – éd. Payot

Par Clémentine Thiebault

françois guerif du polar entretiens avec philippe blanchet rivages payot

Durant l’année 2012, souvent à l’heure du café, Philippe Blanchet a investi le bureau de François Guérif pour de longues conversations sur le roman policier. Evoquant les premières lectures (Stevenson, Conan Doyle…), le cinéma américain très tôt, le noir très vite. Dashiell Hammett (« La Moisson rouge, une espèce de choc extraordinaire »), David Goodis (« Des livres déchirants »), James Cain (« Le plus méconnu des grands écrivains de romans noirs »), Fredric Brown ou Jim Thompson (Le « célinien » qui « décrit une descente dans les tréfonds de l’âme humaine comme personne n’avait osé le faire avant lui »), Léo Malet (« Un type formidable »)…

Des auteurs qu’il défendra inlassablement, d’abord en tant que libraire (au Troisième Oeil) puis en tant qu’éditeur – Red Label, la revue Polar, puis chez Rivages évidemment. La relève : Frédéric Dard, Jean-Patrick Manchette (Qui va « ramener la politique au premier plan ») et le néopolar. Robin Cook « le saint dostoïevskien », Edward Bunker et la prison « sans pathos », James Lee Burke, James Crumley. James Ellroy bien sûr (« Une violence extrême et fascinante »). Dennis Lehane, David Peace et les Français qu’il suivra (Marc Villard, Pascal Dessaint, Jean-Hugues Oppel…). Le roman d’espionnage, le polar nordique, l’écriture, la traduction, les fidélités autour d’une indéboulonnable passion : le polar.

Le regard aiguisé d’un gros lecteur, cinéphile boulimique, éditeur incontournable, curieux passionné dont le parcours et les choix permettent, d’anecdotes jamais anodines en références parfaitement situées, de balayer un pan entier de l’histoire du polar (et du noir beaucoup) en France de l’ère des gangsters des années trente jusqu’au serial-killer contemporain. « En fin de compte, j’aurais tendance à faire la même remarque que Robin Cook : je me rends compte que, personnellement, 80% de ce qui m’intéresse dans mes lectures, c’est du roman noir. Voilà… »

Avril 2013, 320 pages, 20 euros.

Misty, de Joseph Incardona – éd. Baleine

Par Clémentine Thiebault

Misty Joseph Incardona BaleineMolly avait été sa secrétaire, puis sa femme, puis elle était partie. Depuis, Samuel Glockenspiel, 53 ans, détective privé imper et chapeau mou, végète dans son bureau, sur un pliant. “Dans cette ville, officiaient très exactement 309 détectives privés. Mon nom figurait en milieu de liste dans les Pages jaunes. Au niveau de la clientèle, par contre, je me situais bon dernier, la voiture-balai dans le rétro.” Chips et salami, taux de cholestérol et compte en banque dans le rouge, déprime et surpoids. “Vous êtes seul et amer.” Et sans boulot. Jusqu’à ce message. Un truc à la fois simple et risqué, très bien payé. Retrouver et rapporter une clé restée dans la doublure du veston d’un défunt, inhumé. L’affaire à 100.000 dollars, celle dont rêve tout privé avant de raccrocher. Mais sa cliente n’est pas la seule à chercher la clé. Les enchères montent et de drôles de choses se jouent dans son dos. “Vous êtes l’enjeu d’une partie qui vous dépasse, Sam. Concentrez-vous sur votre champ des possibles. Le reste ne vous appartient pas.

Incardona qui s’amuse, propulse son détective, “relique d’un monde englouti”, dans un récit sombre, échevelé et référentiel. L’enquête truffée de clins d’œil bienvenus oscille habilement entre le hard-boiled chandlerien et bizarre lynchéen. On y croise Pollock en voisin, Eddie Bunker qui deviendra écrivain, Jon Voight et Dustin Hoffmann “sur le macadam mouillé par une averse cinématographique”, le fantôme d’un pianiste, des jumelles, un nain bossu, la mort, une Milady. On apprend pour Dortmunder – “Ouais, lui aussi pointe au chômedu. Fin d’une époque, changement générationnel et crise du polar” -, on devine Erroll Garner et hommage en abyme, Play Misty for me. On pense au Pulp de Bukowski. “Car les vrais durs ne dansent pas. Ils creusent.”

Mars 2013, 190 pages, 16 euros.

L’Etrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook – éd. Seuil Policiers

Par Clémentine Thiebault

L Etrange destin de Katherine Carr Thomas H Cook Seuil PoliciersPour George Gates il y eu la vie de vagabond d’un auteur de récits de voyages. Puis Celeste et Teddy. La mort de Teddy, enlevé à l’arrêt du car sept ans plus tôt, le corps décomposé finalement découvert par un vieux pêcheur à la ligne. George, englué dans sa propre histoire, ne peut plus que trouver refuge dans la banalité d’un travail de journaliste de petite ville, rédigeant d’anesthésiants portraits locaux pour le Winthrop Examiner“forme de journalisme très éloignée de celle d’Orwell”. Rage et rituels quotidiens d’un homme seul qui tente d’échapper à ses visions trop violentes – “lugubre et perpétuel voyage que de ressusciter ce moment” – depuis sept ans. Particulièrement difficile ce soir anniversaire. Alors le O’Shea’s Bar, voûté sur les verres qui s’enchaînent. Et la rencontre avec Arlo McBride, flic retiré qui avait participé aux battues, qui lui confie l’étrange histoire de Katherine Carr, poétesse disparue vingt ans plus tôt “comme si elle avait taillé une ouverture dans ce monde-ci et l’avait franchie pour passer dans un autre”. Un mystère, sombre et épais, que George va tenter d’élucider, se plongeant dans le récit laissé par la “victime” avant sa disparition.

“Un journaliste au passé tragique lisant l’histoire écrite par une femme volatilisée dans des circonstances mystérieuses que lui avait confiée un enquêteur à la retraite. Un classique du genre”, tente de nous faire croire l’auteur. Avant de brouiller les pistes, une fois encore. Polar, roman gothique, fantastique, Cook joue habilement de toutes ces cartes littéraires avec une maîtrise qui ne cesse d’étonner, enchâssant sans esbroufe le récit dans le récit, faisant bouger les lignes rendues poreuses entre réalité et fiction, jouant avec le temps suspendu ou compté qui s’étire alors entre passé et présent sans futur, entre souffrance, notion de justice et désespoir. “Pouvoir s’accrocher à l’espoir de ne pas perdre l’espoir” et “se confronter à la présence réelle de ce mal inaltéré” dans une dualité sans manichéisme que portent les personnages adroitement manipulés.

The Fate of Katherine Carr. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Loubat-Delranc, janvier 2013, 304 pages, 19,80 euros.

Le Von Mopp illustré, Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononçables de la langue française – éd. Baleine/Après la lune

Par Clémentine Thiebault

Le Von Mopp illustre Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononcables de la langue française Baleine Apres la luneL’improbable Sigismond Von Mopp eût été digne d’inventer les filets de hareng marinés enroulés autour d’un oignon s’il avait choisi de se laisser guider par la pétillance toute germanique de son patronyme. N’en faisant qu’à sa tête (comme en témoigne son apocryphe biographie) le bougre, doté d’une prodigieuse mémoire lui permettant d’acquérir une connaissance encyclopédique, décide de faire un dictionnaire. Des mots difficiles et imprononçables évidemment. Subjectif qui plus est. Il fera ainsi l’impasse sur le “palimpseste” qui aurait pourtant pu trouver une place de choix dans son ouvrage ou “extraplophrysème“, à l’existence douteuse. Eliminera d’emblée les mots imbéciles de trois lettres “qui se prononcent sans ouvrir la bouche”. Pour aller fouiller dans les recoins abscons du lexique français, qui, il faut bien l’avouer, sait avec talent se compliquer la langue. Partant du principe salvateur que le lecteur distrait aurait pu oublier la stricte définition du “forficule”, de “impardigité” ou méconnaître les symptômes exactes de la “psittacose”, Sigismond en cent définitions, comble avec érudition et humour (décapant) les lacunes béantes d’un vocabulaire pourtant indispensable à maîtriser.

En feuilletant ledit dictionnaire, vite happé par les illustrations de Laurent Rivelaygue et l’impertinence générale du propos, nous (re)découvrirons la définition de la “limnologie, la contenance et l’utilité du “jéroboam, la forme de “l’ichtyoïde,  la fonction de “l’hygiaphone”, les conséquences russes de la “raspoutitsa”, la forme du “scramasaxe, la “séremdipité” des soeurs Tatin, qu’”ababouiné” qui n’a rien a voir avec le singe, de quoi de préoccupe la “tératologie,  ce que fait pousser la “cuniculiculture,  ce que regroupe la classe des “malacostracés, ce qu’idolâtre “l’ophiolâtre”, que ”nyctalope” n’est pas une insulte, qu’avant les antibiotiques il y avait la “mithridatisation” et bien sûr de quoi la “rhabdomancie” est l’art.

D’ajouter également que chaque définition est illustrée d’exemples édifiants (en plus du travail de Laurent Rivelaygue, dont on ne sait d’ailleurs toujours pas comment il a rencontré Sigismond) et de mises en situations éclairant nettement le propos. A “ignifugation, on apprend ainsi que Pégase Von Mopp (Sigismond a une famille nombreuses et polymorphe) proposa “aux Tibétains d’ignifuger leurs bonzes, mais se heurta au tout-puissant syndicat des journalistes, et abandonna l’idée. Il faut avouer qu’un bonze en flammes, ça fait quand même joli sur les photos.” Exemple : “L’ignifugation explique la disparition de l’extincteur.” A la lettre V, qu’un “véliplanchiste est une personne qui pratique la planche à voile. C’est une activité solitaire qui est tolérée par l’Eglise, la dimension sexuelle de ce hobby ayant jusque-là échappé au Pape” ou, pour terminer par le début, qu’un “anachorète est un religieux se retirant du monde, dans la solitude et sans télévision, pour pratiquer la prière, la flagellation et l’auto-érotisme”.

Un dictionnaire impertinent, drôle et iconoclaste qui n’est pas sans rappeler un certain Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des biens nantis de Pierre Desproges.

Le Von Mopp illustre Dictionnaire subjectif des mots difficiles et imprononcables de la langue française Baleine Apres la luneOctobre 2012, 300 pages, 18 euros.

L’Homme à la carabine, de Patrick Pécherot – éd. Folio

Par Clémentine Thiebault

L Homme a la carabine, de Patrick Pecherot FolioJules, Octave, Raymond, Valet, André et Monier. La bande à Bonnot. Des outlaws, “comme dans un film de Feuillade qui ferait trembler le vieux monde“. Des réfractaires, des insoumis, des libertaires, tricards du boulot, étiquetés, agitateurs, empêcheurs d’exploiter en rond. Des anars qui veulent changer la vie. A commencer par la leur. “Sans attendre que refleurisse le temps des cerises“. Qui savent le prix du pain et de la camaraderie. Qui poussent la liberté comme un bouchon.

Le Paris des garnis à punaises, des gourbis, des prolos, des ouvriers. Les ruelles et les faubourgs, un labyrinthe d’ateliers, de meublés, de cours et de bistrots. Le pêcheur de gras à la sortie des égouts, la chourave miteuse, la toute petite combine, le tuyau percé, rafistolé, l’argent de poche trouée qui n’apaise pas la faim. Les épiceries, les caves, les nuits froides, les aubes humides, les caisses à porter, les courses à livrer, les “douze heures de rang et t’as pas fini ta journée ?” Les hirondelles, les inspecteurs en bourgeois, les tractions et les téléphones à manivelle.

Liabeuf, Deibler. L’exécution, l’émeute. Picasso, Cendrars, Jean Vigo, Lénine, Jaurès parmi les anonymes. Bardèche et Brasillach, Rebatet et l’Action Française. Arletty, Gabin, le Quai des brumes. René Fallet, Brassens, Vallès, Vian, Colette, Dieudonné et Dettweiller. La communauté de Romainville. “On essaie tout et le reste. La diététique et l’amour libre, le végétarisme et l’espéranto, l’hygiénisme et la fausse monnaie, l’entraide et les combines“.

Les petits matins, les grands soirs. Et la De Dion plein gaz. Jules au volant. Bon pilote, excellent mécano. Et quelque chose en lui du pistard. Octave qui ne craint personne. Une force à tuer un boeuf et une seule loi : la sienne. André Soudy, le voleur de sardines. L’homme à la carabine. Le hold-up en auto, de l’inédit. “Nouveau crime des bandits en auto ! Hold-up sanglant à Chantilly ! Demandez L’Illustration !” La piste de la terreur. La traque, les mouchards, l’opinion qui s’émeut, les autorités qui s’agitent, les journaux qui se déchaînent. Bonnot insaisissable.

Enfin le procès, la foule au tribunal venue admirer les restes de la bande. “Jugés par des proprios et des marchands de moutarde“. Les faire payer pour la rue Ordener, la place du Havre, Thiais et Chantilly. Pour la frousse que la bande a inspiré et la honte de l’avoir éprouvée. L’atteinte aux lois “faites au profit de quelques-uns uns et contre tous les autres“. Le meurtre de l’agent Garnier, le crime de Montgeron, le meurtre de monsieur Jouin. La culpabilité des uns, la complicité des autres. 387 questions et autant de réponses.

Le 21 avril 1913, André Soudy, tuberculeux et syphilitique, est guillotiné. Il a 21 ans. Ses derniers mots ont été : “Il fait froid, au revoir !“. L’Homme à la carabine retrace son histoire. Arrêts sur image, feuilles volantes, photos noir et blanc, esquisses. Trait sûr, écriture éblouissante, évocation magistrale, roman-collage insigne. “Longtemps, longtemps après que vous serez devenu poussière, les enfants chanteront encore l’histoire des bandits tragiques.”

Edition de poche. Octobre 2012, 336 pages, 6,95 euros.