Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil – éd. Attila

Le Voyage imaginaire Leo Cassil 206x300 Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil – éd. Attila« Les cinq parties du monde appartenaient aux grandes personnes. Elles disposaient de l’histoire, galopaient à cheval, chassaient, commandaient des navires, fumaient, construisaient pour de vrai, faisaient la guerre, aimaient, sauvaient, enlevaient, jouaient aux échecs. Et les enfants, on les mettait au coin. » Afin de combattre cette crasse injustice, le jeune Lolia et son petit frère Osska imaginent le pays de leurs rêves : la Schwambranie. Ils inventent une géographie, une faune, des dynasties belliqueuses et un panthéon de personnages farfelus à cette île en forme de molaire perdue au milieu de l’océan. Dans ce Neverland manichéen où les méchants ont des noms de médicaments (empruntés aux ordonnances de papa), et où Don Quichotte, Sherlock Holmes et Robinson Crusoe sont toujours là pour donner un coup de main en cas de besoin, Lolia et Osska s’évadent. Mais nous sommes en Russie, en 1917, et la révolution éclate brutalement. Les guerres chimériques sont rattrapées par les vrais combats : « La réputation de la guerre est fortement entamée par la présence du sang », constate tristement Lolia. Le tsar est renversé, l’idyllique Schwambranie bouleversée.

Chef-d’œuvre d’imbrication, Le Voyage imaginaire, originellement paru en France en 1937, est une poupée russe qui mêle autobiographie, roman initiatique, récit historique, conte et éloge de la révolution. A l’image des mots-valises qui parsèment le langage fantaisiste de Léo Cassil, le réel et l’imaginaire s’emboîtent, s’enchevêtrent, s’influencent. Alors que la mutation brutale imposée par les révolutions de 1917 font de la Schwambranie un endroit rétrograde, le monde réel, sens dessus dessous, gonflé par un vent de liberté, paraît bien plus romanesque. Les repères deviennent flous, le temps semble se dissoudre. Vu à travers les yeux d’un enfant, Russie et Schwambranie se font écho, comme si tout cela n’était qu’un jeu.

Le Voyage imaginaire Cassil 240x300 Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil – éd. AttilaIndéniablement partisan, Léo Cassil a trouvé dans la révolution un espoir infini. S’il élude certains aspects autoritaires du nouveau régime, il ne nie pas la faim, le froid, la pauvreté, la misère sanitaire, ou l’antisémitisme lancinant. Lorsqu’il enjolive le nouvel ordre, l’écrivain russe n’oublie jamais de verser dans une ironie qui n’épargne personne, pas même les nouveaux venus, comme ce commissaire à l’éducation passablement idiot qui n’a visiblement jamais entendu parler de Gogol. Alors, même si « les contes ne finissent bien que dans les livres », Léo Cassil tente de croire jusqu’au bout à son utopie, espérant que l’insouciance triomphera… Document fascinant sur une époque de basculement (et rendu plus intéressant encore par l’appareil critique de l’éditeur et la matérialisation des coupes de la censure opérées en 1955), Le Voyage imaginaire est avant tout une œuvre pleine d’esprit. Une ode à la liberté, à ranger aux côtés de Peter Pan, Don Quichotte, Alice au pays des merveilles et Les Voyages de Gulliver.

Réédition, traduit du russe par Véra Ravikovitch et Henriette Nizan, mars 2012, 260 pages, 18 euros. Illustrations de Julien Couty. Postfaces de Vladimir Tchernine et Benoît Virot.
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Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/L’An 2

Mimodrames HM Bateman 221x300 Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/LAn 2Méconnu en France, Henry Mayo Bateman (1887-1970) est considéré de l’autre côté de la Manche comme l’un des dessinateurs humoristiques les plus inventifs du siècle dernier. Ce grand admirateur du Français Caran d’Ache doit avant tout sa célébrité à son dessin extraordinaire. Car ici, point de paroles : mis à part le titre, Bateman conçoit ses bandes dessinées comme des petits sketches muets. Pour s’exprimer, ses personnages n’ont plus que leur corps, qui se déforme, se hérisse, s’amollit, se redresse brutalement, se plie, se métamorphose. L’Anglais modèle ces corps avec une frénésie et un sens du mouvement qui n’a rien à envier au dessin animé. En une posture, une expression, il arrive à caractériser les figures qu’il esquisse, dévoilant leur timidité, leur colère ou leur appartenance sociale.

Parfois, H. M. Bateman abuse de son talent visuel pour livrer quelques pages sans autre profondeur que celle du gag immédiat, comme ce type qui doit se dépêtrer avec une chaise longue récalcitrante. Mais le plus souvent, ce peintre frustré arrive à croquer avec beaucoup d’esprit la société anglaise de l’époque. S’il n’a rien d’un iconoclaste, Bateman se permet quand même de railler gentiment les bonnes manières de la bourgeoisie et la rigidité des conventions sociales. Et lorsqu’il pimente ses pantomimes d’une touche d’absurde, il atteint des sommets. La noirceur du Garçon qui embua une vitrine au British Museum, l’ironie de La bonne avait de l’humour, ses saillies contre la bêtise de l’orgueil masculin, ou cette glissade insensée d’un badaud dans la rue qui plonge la ville entière dans le chaos sont autant de planches magistrales, pièces de théâtre de poche qui se régalent de jeter un grain de folie dans les rouages bien huilés de cette bonne vieille Angleterre.

Mimodrames HM Bateman 1 219x300 Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/LAn 2Mimodrames HM Bateman 3 219x300 Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/LAn 2Mimodrames HM Bateman 2 219x300 Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/LAn 2

Edition bilingue français-anglais, avril 2012, 120 pages, 22,50 euros. Introduction de Anthony Anderson.
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RENCONTRE AVEC DONALD RAY POLLOCK / Ecrivain du Sud

donald ray pollock RENCONTRE AVEC DONALD RAY POLLOCK / Ecrivain du SudIls n’étaient pas si nombreux, ceux qui avaient lu Knockemstiff, mais tous s’en souviennent. Knockemstiff (littéralement « Etends-les raides »), l’incroyable chronique d’un bled oublié quelque part dans l’Ohio. Des hommes, des femmes, des ados, des enfants perdus déambulant au gré de ces 18 nouvelles tissant magistralement des existences en vase clos. Des murs butés au fond d’impasses. Des consanguins, des incestueux. La drogue, l’alcool, le sexe, la violence. Le malheur, le ridicule, les heures de nuit, la misère qui abîment. Une fois, des étrangers de passage. Le type qui s’étonne « c’est difficile de s’imaginer qu’il y a des gens si pauvres dans ce pays … Qui vivent comme ça dans le pays le plus riche du monde », et repart. Et ce val « méchant » d’où certains tenteront de partir, mais où la plupart resterons toute leur vie « comme un champignon collé à un tronc d’arbre pourri ». Pas étonnant qu’on pense à Harry Crews en lisant Knockemstiff. Pas étonnant que la parution du Diable, tout le temps, son dernier roman chez chez Albin Michel, soit un événement.

Retour à Knockemstiff et alentours. Toujours sans espoir, ni horizon malgré la plaine. Meade à quelques kilomètres, la fabrique de papier, l’odeur d’oeuf pourri. Entre les deux, le passé triste et vacant de Willard Russell, parti vaincu, rentré terrassé par les horreurs de la guerre du Pacifique. Le travail dans l’abattoir, les porcs innombrables, la chair, le gras, la rencontre avec Charlotte, le mariage, la naissance d’Arvin. Puis les douleurs de Charlotte, insoutenables. La maladie qui ronge. Le désespoir et la folie de Willard se dissout dans une mystique brutale. Prier, obliger Arvin à prier, tout le temps, longtemps, agenouillés près du tronc. Animaux sacrifiés, sang souillé, carcasses décomposées, « il avait tout fait pour elle, tant pis pour le sang et la puanteur et les insectes et la chaleur ». Tant pis pour la suite, tant pis pour le fils déjà brisé. De toute façon, il y a peu de lendemains, encore moins qui chantent, dans ce monde enfermé de chasseurs imbibés, de péquenauds dégénérés, de mères pitoyables, d’épouses sacrifiées, de filles ravagées avant l’âge, de prédicateurs délirants, de petites frappes et d’hommes tannés. Partout, la crasse coagulée par le sang, les sermons terrifiants, la came, les alambics rouillés, la sueur, les dents gâtées, le front bas. Le pasteur pédophile, le prophète de la résurrection mangeur d’insectes, le guitariste invalide sodomite et Carl et Sandy Anderson, couple de tueurs. Ici entre culpabilité et rédemption, là où « le Diable n’abandonne jamais ». Un roman immense et violent, cauchemar transpercé libérant le talent sidérant d’un auteur à l’apparence si tranquille.

Vous avez été ouvrier dans usine à papier pendant plus de trente ans, avant d’entamer, tardivement, une carrière littéraire. Comment avez-vous opéré ce changement de cap ?

Knockemstiff Donald Ray Pollock 204x300 RENCONTRE AVEC DONALD RAY POLLOCK / Ecrivain du SudJ’ai travaillé dans cette usine pendant 32 ans. Comme mon père et mon grand-père avant moi, sans jamais imaginer qu’il puisse en être autrement. C’est quand j’ai eu 45 ans que j’ai connu ce que l’on pourrait appeler une crise existentielle. Mon père venait de prendre sa retraite et le voir arrêter de travailler du jour au lendemain, se contenter de rentrer chez lui et de se vautrer sur le canapé pour regarder la télé, m’a vraiment fait réfléchir. J’ai toujours trouvé très triste ces gens qui prennent leur retraite et végètent. Et là ça été d’autant plus difficile qu’il s’agissait de mon père. J’ai ressenti le besoin impérieux de réfléchir a ce que je pouvais faire pour inventer le reste de ma vie, pour ne pas me préparer cette fin-là. Ce qui ne voulais pas forcément dire que j’allais quitter l’usine, je ne savais rien faire d’autre. Mais il y avait une chose que j’aimais par dessus tout : les livres. J’ai toujours été un grand lecteur, même si chez moi il n’y avait aucun livre – mes parents n’avaient même pas une Bible. Je me suis donc dis que j’allais essayer de devenir écrivain. Je me suis donné cinq ans pour y arriver. En tout cas essayer, pour ne pas avoir de regrets. A la fin de ces cinq années, j’avais publié six ou sept nouvelles dans des revues et obtenu une bourse pour intégrer un programme d’écriture à l’université d’Ohio. L’usine payait une partie des frais de scolarité. J’ai donc décidé de me présenter et ai étudié pendant trois ans. Quand mon premier livre est paru, en 2008, j’étais d’ailleurs toujours étudiant. Continuer la lecture

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Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers Dessinés

Tous rebelles Martial Leiter 223x300 Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers DessinésDepuis plus de trente ans, les dessins de Martial Leiter sont régulièrement publiés dans les colonnes du Monde, du Temps, du Zeit et de bien d’autres quotidiens à travers l’Europe. Pourtant, comme le montre la sélection d’une centaine de planches réunie ici, le Suisse reste en décalage avec ce que l’on considère généralement comme le dessin de presse. Aucun homme politique connu, aucune référence à l’actualité ; pas de nom, pas de lieu, pas de date. La démarche de celui qui se sent plus proche de William Hogarth que d’Honoré Daumier n’est jamais journalistique, mais prend soin de faire toujours un pas de côté, pour avoir sur la situation un recul salvateur qui donne à ses images une pertinence intemporelle. Leiter préfère forcer son lecteur à passer plus de temps sur chaque dessin, pour en percer le sens, et saisir toutes ses implications. Du coup, sur des sujets très classiques, souvent hérités des années 1970 (l’antimilitarisme, les médias, l’entreprise, la mondialisation, la culture…), il parvient à ne jamais être ni redondant, ni dépassé. Au contraire, la persistance de tels thèmes montre avec virulence à quel point, depuis des décennies, le monde n’a cessé de tourner en rond.

Tous rebelles Leiter 65 235x300 Tous rebelles, de Martial Leiter – éd. Les Cahiers Dessinés

La pureté de l’esthétique noir et blanc – souvent muette, tout au plus accompagnée d’un titre plein d’ironie – va également dans le sens de cette intemporalité. Avec, toujours, immanquablement, ces lignes rampantes, ces trames qui cousent le papier, s’entrecroisent et creusent leurs sillons, imprimant leur monotonie ou leur hargne. « Mes dessins sont faits de fils plus ou moins serrés qui forment une toile, un filet où je saisis, emprisonne et arrête les choses, les observations », explique l’auteur dans l’interview qui ouvre ce volume. Comme en écho aux gravures de Goya, il déroule son univers sombre, où l’humain semble toujours passer après, soumis aux courbes de la bourse, à l’opium enivrant servi par les médias, à l’exploitation sournoise des grands patrons. Là où certains cherchent le rire à tout prix, Martial Leiter, lui, a choisi de frapper la conscience de celui qui prendra le temps de s’enfoncer dans les canevas de son encre noire.

Mars 2012, 160 pages, 19 euros.
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Red Grass River, de James Carlos Blake – éd. Rivages

Red River Grass James Carlos Blake 205x300 Red Grass River, de James Carlos Blake – éd. Rivages« Pour vivre là, faut être abandonné de Dieu ou carrément damné. Dans les Everglades, y a tout pour vous couper, vous brûler, vous gratter, vous piquer, vous empoisonner ou vous avaler d’un coup. Y a des sables mouvants, des alligators, des panthères, des serpents, des moustiques et tous les insectes de l’enfer pour vous rendre fou. En été, l’air est tellement humide et brûlant qu’on a l’impression de respirer du coton bouilli. » A l’aube du XXe siècle, la Floride farouche et marécageuse accouche du clan Ashley. Une bande de frangins rudes et sauvages, dirigés par un père brutal. De simples chasseurs et pêcheurs, qui distillent de l’alcool au fond des marais et vont se frotter aux filles pendant les bals du week-end. Puis John, le leader de la fratrie, se retrouve avec un meurtre sur le dos. Le voilà hors-la-loi. Germe alors l’idée des attaques de banque, au moment où, en ces temps de Prohibition, l’alcool clandestin devient une mine d’or.

Traques, braquages, évasions, histoires d’amour et de famille : Red Grass River arrive à concilier tous les ingrédients de ces grandes fresques romanesques dont on aimerait ne plus jamais ressortir. Le décor à couper le souffle, capable de protéger ou de tuer ceux qui s’aventurent dans ses entrailles humides, fait souffler sur le récit une aura irréelle, presque animiste. En entrecoupant l’épopée sanglante du « Roi des Everglades » par une sorte de chœur antique bougonné par un vieux qui se souvient de cette époque folle, James Carlos Blake louvoie ingénieusement entre légende, fiction, tradition orale et réalité, sur les traces de ces personnages folkloriques ayant effectivement sillonné la Floride dans les années 1910-1920. De l’œil de verre de John Ashley à son face-à-face avec le shérif Baker, digne du vengeur Comte de Monte-Cristo, le moindre détail prend une dimension épique, le moindre geste est déformé, amplifié, mythifié.

Gang John Ashley 200x300 Red Grass River, de James Carlos Blake – éd. RivagesMais au-delà de sa puissance littéraire, Red Grass River dit surtout l’affrontement de deux mondes. Ou plus exactement, la substitution d’un monde par un autre. Chaînon manquant entre le desperado Jesse James et l’ennemi public numéro 1 John Dilinger, John Ashley se trouve à la croisée des chemins. Comme le roman d’ailleurs, qui balance symboliquement entre la majesté du western et la dureté du roman noir. En un claquement de doigts, les routes se pavent pour accueillir des nuées d’automobiles bruyantes, les marais sont asséchés, et Miami, ce bled invivable, se peuple de milliers d’anonymes et devient l’eldorado des agents immobiliers. Le progrès entraîne dans son sillage toute une armée de cols blancs qui s’attelle à réguler, ordonner, organiser. « Ils essayent tellement de s’amuser qu’ils n’y arrivent pas du tout, ça se voit sur leur figure », lâche un John Ashley moqueur.

James Carlos Blake saisit ce moment de basculement étrange, où se forgent les Etats-Unis modernes. Au fil des mois, le gang fait tache dans cette nouvelle société bien rangée – en façade en tout cas, car la corruption généralisée ronge la justice, et la police, impitoyable, garde des habitudes dignes du Far West. Quant à la Prohibition, elle révèle surtout l’hypocrisie de la mentalité bien-pensante en passe de prendre le dessus. Si la fascination pour ces bandits libres et rebelles reste forte, l’admiration laisse place à l’inquiétude, et la population devient progressivement plus encline à soutenir les forces de l’ordre. « Les jours des Ashley étaient passés. Leur vie de frontière disparaissait peu à peu. (…) Les gens vivaient les uns sur les autres, beaucoup ne se connaissaient pas et tous dépendaient de la loi du tribunal. Dans cet univers, les Ashley devenaient une gêne – et les Baker, une nécessité. » Sur cette période interlope, James Carlos Blake signe un roman dur et impétueux, dévoré par la beauté empoisonnée des Everglades.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuel Pailler, mai 2012, 420 pages, 23,50 euros.
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MUSIQUE / Le punk en 5 clichés

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, ras la casquette. Voilà pourquoi, de temps à autre, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Cette semaine, profitons des 35 ans du mouvement punk pour casser quelques-unes des idées reçues qui l’entourent.

Dans un peu moins de trois semaines, le Royaume-Uni fêtera le Jubilé de diamant (60 ans de règne) de la reine Elizabeth II. Une date qui évoque immanquablement, chez les fans de rock, celle du 7 juin 1977, lorsque les Sex Pistols avaient perturbé les cérémonies de son Jubilé d’argent en donnant un concert sur la Tamise. L’Angleterre subissait alors de plein fouet l’arrivée du punk (avec les Jam, les Buzzcocks, Damned ou les Adverts…), directement importé de New York (Johnny Thunders, Ramones, Richard Hell…). Trente-cinq ans plus tard, celui-ci n’a rien perdu de son aura : tout, aujourd’hui, doit être « punk » – il suffit de voir le nombre de footballeurs avec une crête et un jean déchiré ! Hélas, c’est une vision déformée du mouvement qui nous est parvenue. Voici un petit Top 5 des clichés les plus fréquemment entendus à son sujet.

Idée reçue n°1 : Le Velvet Underground, les Kinks, les Stooges et le MC5 ont été les premiers punks.

Television Blondie 300x225 MUSIQUE / Le punk en 5 clichésLes amateurs de musique n’aimant rien tant que la masturbation intellectuelle, il n’est de livre ou d’émission consacré au punk qui ne se donne pour mission de nommer les vrais premiers punks. À ce petit jeu, les quatre groupes cités plus haut, actifs dès le milieu des 60’s, s’en voient le plus souvent attribuer la mention. Ce qui est absurde. S’il est logique de souligner leur influence, qualifier ces artistes de « punks » trahit une vision du mouvement très réductrice, car seulement fondée sur des critères esthétiques. En gros, n’importe quel groupe jouant vite et fort (ou mal) serait punk. Dans ce cas, pourquoi ne pas y inclure Elvis Presley ou les Beatles des débuts ? À l’inverse, Blondie ou Television, dont la musique n’avait pas grand-chose à voir avec les canons du genre, s’en trouveraient écartés, tous deux ayant pourtant joué un rôle essentiel dans l’éclosion de la scène du CBGB’s à New York.

Impossible, donc, de résumer le punk à un style musical. C’est son époque, avant tout, qui le définit : apparu en réaction au conformisme baba-cool et à l’oligarchie de groupes tels que les Rolling Stones, Genesis ou Pink Floyd, il est lié par le sang au contexte et à l’environnement de la fin des années 1970. Ce qui en exclut les groupes des sixties autant, d’ailleurs, que les suiveurs des dernières décennies : si l’on peut tout à fait s’inspirer du punk, comme l’ont fait les grunge, en revendiquer l’étiquette 35 ans plus tard équivaut à soutenir Giscard à la Présidentielle de 2012.

Idée reçue n°2 : Le punk était politisé.

Johnny Ramone 206x300 MUSIQUE / Le punk en 5 clichés« Anarchiste », « anti-monarchie », « proche des ouvriers »… Parce que les Sex Pistols ont eu le malheur de chanter Anarchy in the UK, beaucoup croient politique une révolution qui, à la base, n’était que musicale. Certains spécialistes y voient même une réponse à la prise de pouvoir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, alors que ceux-ci n’ont accédé à leurs fonctions qu’en 1979 et 1981, soit plusieurs années après les premiers disques des Ramones, Jam ou Buzzcocks !

Le punk ne s’est en réalité politisé qu’à partir des années 1980, par l’intermédiaire du hardcore aux États-Unis (Dead Kennedys, Black Flag, Minot Threat) et de la scène Oï au Royaume-Uni, laquelle confondait extrême gauche (Sham 69) et droite (Skrewdriver) dans une même célébration de la classe ouvrière. Auparavant, la plupart des musiciens se fichaient éperdument de la politique, Sex Pistols compris : c’était moins le régime que le symbole qu’ils souillaient dans God Save the Queen. Et s’il y eut bien quelques « révolutionnaires » parmi les précurseurs (dont Joe Strummer, le chanteur des Clash), il ne faudrait pas oublier que Johnny Ramone était quant à lui un authentique facho ! Continuer la lecture

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Le Royaume Quo, de Jérémie Fischer – éd. Nobrow

Le Royaume Quo Jeremie Fischer 220x300 Le Royaume Quo, de Jérémie Fischer – éd. NobrowLe souverain du Royaume Quo n’est pas du genre à passer ses journées à flemmarder sur son trône. Non. Lui, il est plutôt du genre à parcourir les contrées désertiques de son pays sur le dos du monstre violet qui lui sert de monture, afin de recruter de nouveaux esclaves : sa fortune et son pouvoir dépendent de l’usine Quo dont sortent jour et nuit des précieux cristaux. Alors forcément, le roi a toujours besoin de plus de main-d’œuvre. Mais le jour où un petit chanteur est enrôlé de force, les ennuis commencent : ses deux sœurs toutes mignonnes sont bien décidées à le libérer…

En faisant disparaître le trait noir qui retient habituellement le dessin ou forme le cadre des vignettes, Jérémie Fischer compose un univers drôle et fragile qu’on dirait né d’une vieille boîte de crayons de couleurs. Partout, des petits traits sautillants, des silhouettes en mouvement, des décors marqués – une usine froide et mécanique d’un côté, un paysage fantaisiste de l’autre. Tout est vif. Léger. Pourtant, derrière sa poésie, ce petit conte en quatre chapitres révèle une douce subversion, sur le travail, l’exploitation, la liberté et la musique, capable de briser les chaînes qui soumettent les esprits. Un album frétillant, bourré de malice.

Le Royaume Quo Fischer Le Royaume Quo, de Jérémie Fischer – éd. NobrowA partir de 5 ans. Avril 2012, 24 pages, 9 euros.
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Le Retour des Tigres de Malaisie, de Paco Ignacio Taibo II – éd. Métailié

Retour Tigres Malaisie Paco Taibo 195x300 Le Retour des Tigres de Malaisie, de Paco Ignacio Taibo II – éd. MétailiéC’est en 1883 qu’apparaît pour la première fois, sous la plume de l’écrivain italien Emilio Salgari, Sandokan, prince-pirate toujours prêt à lutter contre l’oppresseur et à défendre les faibles. Accompagné du renégat portugais Yañez, le héros malais fait aujourd’hui son grand retour grâce à Paco Ignacio Taibo II, dont les convictions politiques et sociales se sont nourries du « code éthique des Trois Mousquetaires, de la vitalité de Robin des Bois, et de l’anti-impérialisme de Sandokan ». Les Tigres de Malaisie reviennent donc, malgré leurs soixante ans, sortis de leur retraite par l’exécution de plusieurs de leurs anciens comparses. Une diabolique organisation semble avoir décidé de tourmenter les deux compagnons et de semer la mort et la désolation au cœur de la luxuriante Bornéo.

Avec un enthousiasme communicatif et un savoir-faire inégalable, Paco Ignacio Taibo II réinvente l’univers foisonnant de Salgari, sacrifiant au passage un peu de sa fougue pour raviver le parfum désuet de ces aventures feuilletonesques, où les panthères viennent en aide aux gentils, où les méchants portent des masques d’argent. Sciences, superstitions, politique, religion et capitalisme fusionnent, dans ce XIXe siècle vieillissant, en un maelström qui rend possible tous les fantasmes du lecteur. Oui, on peut croiser Rudyard Kipling ou le professeur Moriarty, ennemi juré de Sherlock Holmes, dans un bordel de Ceylan. Sans parler des sociétés secrètes chinoises, des cow-boys de passage, et de réunions machiavéliques qui ont lieu, par snobisme, sur le siège des toilettes d’un club privé.

Taibo oblige, le tout baigne dans un anti-impérialisme moqueur, teinté de clins d’œil à la Commune de Paris, au Capital de Marx et Engels, ou à l’instrumentalisation de l’islam. L’intrusion violente de l’Empire britannique dans cette partie de l’Asie devient le symbole d’un capitalisme avide. Une « civilisation de merde » (dixit Yañez) qui aime « remplacer les chaînes de l’esclavage par les chaînes du salaire de misère prolétaire », et combat les pirates alors qu’elle doit son implantation dans la région à des corsaires anglais. Mieux formulé, sur l’Angleterre victorienne, ça donne : « Rien de tel qu’un mélange de peur et de cupidité pour pousser à l’action une bête nourrie par une reine imbécile, la vapeur, le charbon et les manufactures textiles. »

Effets de manche, subterfuges, tics de langage, approximations géographiques… Paco Taibo II décuple le rythme d’une intrigue faussement compliquée, saupoudrant le tout d’une once d’ironie bienveillante – comme lorsque Sandokan, après avoir taillé en pièces ses adversaires, lance : « Nous devrions prendre la bonne habitude de laisser en vie l’un de nos assaillants, pour pouvoir l’interroger ». Car plus qu’une reprise de Salgari, Le Retour des Tigres de Malaisie respire Eugène Sue, Karl May, Jules Verne, Victor Hugo, Paul Féval, et se présente comme une déclaration d’amour à tout un genre, celui de la littérature populaire, et à ces personnages immortels qui nous hantent depuis l’enfance. Comme le rappelle le facétieux Yañez : « Je me dis parfois (…) qu’ils ne réussiront jamais à nous tuer et que, si par hasard, ils y parvenaient, personne ne les croira. Parce que, alors, d’autres rêveront qu’ils sont nous. »

Traduit de l’espagnol (Mexique) par René Solis, mai 2012, 310 pages, 20 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de Paco Ignacio Taibo II : cliquez ici.

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Sérum de vérité, volume 1, de Jon Adams – éd. Cambourakis

Serum de verite Jon Adams 300x248 Sérum de vérité, volume 1, de Jon Adams – éd. CambourakisOù sont passés les éclatantes capes rouges, les collants bleu électrique, les blasons dorés comme le soleil ? Chez Jon Adams, les super-héros gèrent apparemment très mal le lavage en machine : leurs costumes sont usés, ternes, délavés. D’ailleurs ici, tout est maussade. Des murs de béton grisâtres bouchent le décor, et les personnages au teint cireux semblent incapables de se tenir droit. Dans ces strips de trois cases au dessin morose et à l’humour très noir, Jon Adams imagine des conversations entre des justiciers à la noix et des méchants plus pathétiques les uns que les autres. Ici, les redresseurs de tort tabassent les conductrices mal garées, volent les cadeaux des enfants parce que « parfois, les super-héros sont à court de cash », ou se plaignent d’avoir dû passer la journée à dégager des clochards du centre-ville pour résoudre « la gêne visuelle qu’il représentent ».

Non contents d’être bêtes et de se noyer dans une misère sexuelle et affective sordide, ils sont vicieux, lâches, menteurs, s’en prennent aux faibles et méprisent les citoyens auxquels ils sont censés venir en aide. « Pourquoi tu n’as pas entendu mon appel au secours ?, demande cette petite fille qui vient de voir son père mourir. Tu as des oreilles bioniques »… « Pas quand j’écoute mon iPod », lui rétorque le type en costume. En situant toute l’action hors champ, puisque nous n’assistons qu’aux discussions entre deux ou trois personnages, Jon Adams fait le portrait cynique d’une société désabusée, rongée par la frustration, la solitude et un malaise palpable. Seul notre rire, jaune, apporte un peu de couleur à cet univers décidément bien sombre.

serum de verite adams Sérum de vérité, volume 1, de Jon Adams – éd. CambourakisTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, mars 2012, 48 pages, 13 euros.
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Trésors de l’Institut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins Marteaux

Tresors INRS Cizo Felder 220x300 Trésors de lInstitut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins MarteauxEt si les Mad Men français se cachaient du côté de l’INRS ? C’est en tout cas là que Felder et Cizo sont allés les chercher. Créé en 1947, l’Institut national de Recherche et de Sécurité, organisme de prévention des risques professionnels, s’acharne à sensibiliser et informer les travailleurs des accidents et maladies auxquels leur métier les expose. Rien de très excitant a priori. Et pourtant, les « trésors » compilés et organisés par les deux compères des Requins Marteaux, et reproduits avec beaucoup de soin dans ce splendide volume, révèlent une richesse graphique qui n’a rien à envier aux plus belles campagnes de pub ou de communication politique.

Chadebec INRS affiche mort 214x300 Trésors de lInstitut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins Marteaux

Parmi ces affiches réalisées entre la toute fin des années 1940 et le début des années 1990, Felder et Cizo ont choisi de se concentrer particulièrement sur un affichiste, le talentueux Bernard Chadebec, interviewé en début d’ouvrage. Un artiste débordant de créativité – ce qui n’était pas gagné d’avance en travaillant pour l’INRS. La faute aux thématiques d’abord : la mort, la chute, l’amputation, l’électrocution, l’empoisonnement, la contamination… Ensuite, il faut sans cesse trouver un angle d’attaque différent pour recommander, une fois encore, à l’ouvrier de mettre des gants ou de porter ses lunettes de protection alors qu’on le lui serine depuis quarante ans. Parvenir à le surprendre pour qu’il assimile le message malgré l’environnement confus de l’atelier ou du chantier. Chadebec et ses collègues l’ont bien compris : une affiche doit « se voir de loin », se faire remarquer, et, surtout, être immédiatement lisible et compréhensible. D’autant plus quand il s’agit de sauver des vies.

Chadebec INRS affiche souris 197x300 Trésors de lInstitut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins Marteaux

Résultat ? Des compositions saisissantes, des couleurs vives, des slogans simples. C’est efficace, imaginatif, percutant. Alors que les premières campagnes de l’INRS traitent l’ouvrier comme un enfant et jouent sur la culpabilité, le propos devient progressivement moins paternaliste, les formes plus abstraites. Pour attirer l’attention des employés, la métaphore reste très prisée. Eléphants (lourds et forts), souris (petites victimes), lions (dangereux), poissons (à la merci des requins et des pêcheurs) et cochons (rigolos) s’invitent régulièrement dans ces campagnes de sensibilisation, tout comme les fakirs, les clowns, ou autres figures amusantes. Deux outils ont la faveur des graphistes : la peur et l’humour. D’un côté, les têtes de mort, les éclairs, l’omniprésence du noir accolé à un rouge sang et à un jaune coupant. De l’autre, des gags façon bande dessinée et des jeux de mots parfois désarmants, comme ce « N’enconcombrez pas les escaliers ! » mettant en scène un concombre géant qui obstrue une volée de marches. Et ça, pas sûr que Don Draper et ses Mad Men y auraient pensé…

Avril 2012, 120 pages, 25 euros. Edition bilingue français-anglais. Préface de Stéphane Pimbert de l’INRS.

Chadebec INRS affiche poison Trésors de lInstitut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins MarteauxPOURSUIVRE AVEC > Des affiches aussi, mais dans un autre genre : notre article sur le livre Tricolores, Une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite, de Zvonimir Novak.

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Classé sans suite, de Patrik Ourednik – éd. Allia

Classe sans suite Ourednik 184x300 Classé sans suite, de Patrik Ourednik – éd. AlliaAvec un titre pareil, le polar promis semblait déjà bien mal engagé… Dans une Prague sur le point d’entrer dans le XXIe siècle, plusieurs affaires, en apparence pas très excitantes, arrivent sur le bureau de l’inspecteur Lebeda : quelques incendies criminels, un suicide un peu louche, un meurtre qui date d’il y a quarante ans. Mais là, rien ne va tourner comme prévu. Patrik Ourednik transforme son intrigue policière en un roman sautillant et désinvolte, contrecarrant nos attentes. Autour de Viktor Dyk, vieux misanthrope aigri qui ne cesse de prononcer des fausses citations sur un ton docte, l’écrivain tchèque construit – ou plutôt ne construit pas – une enquête pulvérisée, émaillée de digressions, de scènes inutiles, de fausses pistes.

« Lecteur ! Notre récit vous paraît dispersé ? Vous avez l’impression que l’action stagne ? Que dans le livre que vous avez en main il ne se passe au fond rien de très remarquable ? Gardez espoir : soit l’auteur est un imbécile, soit c’est vous ; les chances sont égales. » Provocation oulipienne, partie d’échec littéraire, thriller à faire soi-même, Classé sans suite s’amuse avec l’illusion que crée l’écriture, d’entrecroiser le vrai et le faux, jusque dans une postface brumeuse que l’on prend, désormais sur nos gardes, avec des pincettes. C’est fin, étonnant, et toujours très drôle.

En filigrane*, à travers les fausses citations, l’analyse de petites annonces, la récurrence de slogans dans le décor ou le choix, par le fils de Dyk, de ne pas parler vu que c’est « inutile, car impropre à la communication interpersonnelle », le langage apparaît comme défait. Un ressort cassé qui ne fonctionne plus, usé par la vacuité et la bêtise, à l’image de ces Tchèques qui aiment à argumenter sur rien, s’exprimer juste pour « désarçonner le crétin d’en face ». Un roman déraisonnable et subversif. Ou quelque chose dans le genre, on n’est pas non plus très sûrs…

*Enfin en filigrane… Page 121 : « Un enfant était en train de dessiner une marelle sur un trottoir afin de satisfaire au leitmotiv sous-jacent de notre roman (maximes et gribouillages en tout genre), venant ainsi inconsciemment à l’aide des critiques littéraires ».
Traduit du tchèque par Marianne Canavaggio, janvier 2012, 180 pages, 9 euros.

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Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. Dupuis

Le Dernier Homme Mardon 216x300 Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. DupuisAprès Les Poils, dont nous avions déjà parlé ici, et C’est comment qu’on freine ?, Le Dernier Homme clôt la trilogie initiée par Grégory Mardon il y a maintenant un an. Comme les précédents albums, celui-ci commence lors d’une soirée costumée, où l’on suit Jean-Pierre, lapin timide (enfin il n’est pas vraiment un lapin, il est juste déguisé en lapin) qui rêve de rencontrer des femmes. Seulement voilà : il n’ose pas les aborder. Pire, ce beau jeune homme se révèle assez obtus pour rater les énormes occasions qui se présentent à lui (par exemple sous la forme d’une Batgirl un brin dénudée). Sur les conseils de son ami Cyril le pirate (qui n’est pas non plus pirate, vous suivez), il va tenter de résoudre son problème. Survient alors l’idée géniale : glisser dans le sac à main des jolies filles qu’il croise une petite carte ornée d’un mot flatteur et de son numéro de téléphone. Un peu lâche et efficace – parfait pour lui. Ne lui reste plus qu’à choisir entre les candidates… Trilogie oblige, les personnages des deux précédents albums se recroisent ici, et éclairent tout le triptyque sous un jour nouveau en baignant la fin de cet album d’un suspense inédit.

Comment qu on freine Mardon 218x300 Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. Dupuis

Une fois encore, Grégory Mardon arrive à traiter de l’amour, du mariage, du sexe et de la solitude de la vie parisienne avec beaucoup de charme et de sagacité. Son dessin n’a jamais semblé aussi délié, aussi voluptueux, aussi léger, et cette fluidité rejaillit sur toute l’histoire. Dès les premières pages, lors de la fameuse fête costumée, la mise en scène est parfaite, et le rythme imprimé par des dialogues pleins d’humour emporte immédiatement l’intrigue. Des couleurs au découpage, Mardon semble avoir franchi un cap, dégageant une facilité qui rend ses livres encore meilleurs. En s’attachant à saisir l’essence même de ses personnages, il arrive toujours à toucher son lecteur, comme lors de ces moments de silence qui deviennent les instants les plus sensibles du récit. Entrelaçant habilement rêves, fantasmes et réalité, Grégory Mardon se saisit de sentiments et de situations somme toute classiques pour les traiter avec un exquis mélange de drôlerie, de grotesque et d’émotion, où le moindre ingrédient est dosé à merveille.

Avril 2012, 72 pages, 18 euros.

A LIRE AUSSI > Notre article sur le premier volume de la trilogie : Les Poils.

Le Dernier Homme extrait Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. Dupuis

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Cartons, de Pascal Garnier – éd. Zulma

Cartons Pascal Garnier 197x300 Cartons, de Pascal Garnier – éd. ZulmaDisparu en mars 2010, Pascal Garnier revient pourtant nous donner un dernier petit coup de poignard dans le dos avec ce roman posthume, aussi savoureux qu’inespéré. Un déménagement, des cartons entassés, le froid de novembre. Brice, la soixantaine, quitte Lyon pour s’installer à la campagne avec sa femme de vingt ans sa cadette, et pour le moment restée en Egypte pour finir un reportage. En l’attendant, n’osant prendre ses marques dans la nouvelle maison, grande et vide, il découvre le village paisible, coincé entre des vignes et une nationale. Brice y rencontre un chat collant, mais également l’irréelle Blanche, petite vieille aux airs de fillette, aussi perdue que lui.

De la monotonie de ces jours languides, de l’enlisement de l’attente, de l’ennui visqueux, émerge peu à peu le malaise. Pourquoi Brice donne l’impression de lâcher prise ? Que cache le comportement déroutant de Blanche ? Et sa femme qui n’arrive toujours pas… La tension, sinueuse, dévoile ses anneaux au fil d’un texte incisif dans lequel chaque mot compte, les dialogues à double tranchant suggérant ce qui se tapit derrière les apparences. Le monde de Cartons paraît trop fragile pour tenir jusqu’à la dernière page sans s’effondrer sur lui-même. Constamment à la frontière de l’humour et du désespoir, Pascal Garnier signe un nouveau – un dernier – roman noir d’orfèvre, sur ses congénères, sur le deuil, la solitude. Son ironie pernicieuse dissimule mal l’empathie qu’il éprouve pour ces âmes errantes tentant de trouver la bouée qui retardera leur noyade. Pour le dire autrement : « C’était beau, c’était triste. Ca donnait envie d’écrire un poème ou de chier. »

Février 2012, 192 pages, 17,50 euros.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre roman de Pascal Garnier : Lune captive dans un œil mort.

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Nègres jaunes et autres créatures imaginaires, de Yvan Alagbé – éd. Frémok

Negres jaunes Yvan Alagbe 233x300 Nègres jaunes et autres créatures imaginaires, de Yvan Alagbé – éd. FrémokPremière scène : le directeur d’un cinéma alternatif engueule lâchement un grand Noir silencieux. « Sans papier, je suis bien gentil de te faire travailler ! On fait tout pour vous aider, alors mettez-y un peu du vôtre, merde ! » Deuxième scène : papa et sa grande fille sont dans une voiture. Il lui demande des informations sur son nouveau petit copain, qu’il n’a pas encore rencontré. « J’y crois pas, ma propre fille avec un nègre ! Comment t’as pu me faire ça ? Non mais sérieusement, c’est vrai ou pas ? » En deux pages, Nègres jaunes a déjà réussi à plaquer la pénible toile de fond qui étouffera l’intrigue jusqu’au bout. Mieux, en compactant avec autant d’éloquence cette description du racisme ordinaire, le récit peut immédiatement aller plus loin, dépassant la simple bande dessinée engagée pour construire une œuvre passionnée, brûlante, viscéralement politique. L’histoire d’Alain, sans-papiers, de son amour avec Claire la bien nommée, de Martine, forcée de faire des ménages en attendant un mari qui ne reviendra pas, et de Mario, l’ancien flic qui leur fait miroiter une régularisation pour asseoir un rapport de force malsain.

Autour de Nègres jaunes, déjà paru aux éditions Amok en 2000, gravitent cinq autres récits réalisés entre 1995 et 2011, dont quatre inédits. Dans Amour, Dyaa ou La Valise, les mots semblant se nourrir des éclats de voix des vies qu’ils racontent. Yvan Alagbé y évoque l’exil, la solitude, le rejet. Le déchirement de ces hommes et ces femmes dépossédés de leur propre destinée, rejetés par la France et parfois honnis en Afrique. Le cynisme de la Françafrique aussi, et ces hommes intègres assassinés avec la complicité de Paris, qui n’ont pas droit à leur nom dans le Larousse.

Negres jaunes Yvan Alagbe 4 205x300 Nègres jaunes et autres créatures imaginaires, de Yvan Alagbé – éd. FrémokAnimée par un pinceau impétueux, chaque planche devient le ring d’un corps à corps rugueux et sensuel entre le blanc et le noir. Tour à tour, Yvan Alagbé use de la tendresse, de la fureur, de l’humour, chante une fable ou s’arme d’un réalisme froid pour rendre compte de l’existence de ces « créatures extraordinaires ». Ainsi Carte postale de Montreuil, enchaînement de vues d’un angle de rue que les sans-papiers ont occupé pendant des mois sans jamais s’attarder sur un visage, rappelle que ces créatures, chauffeurs de taxi ou travailleurs invisibles, sont bien là, près de nous, tous les jours. Mais personne ne les regarde. Un album où la rage se mue en une beauté rayonnante, pour mieux déciller nos yeux endurcis.

Mars 2012, 104 pages, 18 euros.
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MUSIQUE / Playlists électorales

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, on en a soupé. Voilà pourquoi, de temps à autre, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. En ce week-end d’élection présidentielle, article spécial élection présidentielle.

En fait, « article », c’est un bien grand mot. Si vous voulez en savoir plus sur les rapports entre la musique et la politique, lisez plutôt le dernier (et premier) numéro du magazine Music, actuellement en kiosque, ou jetez un œil à ce bouquin aussi fabuleux qu’extraordinaire. Nous, ce qu’on va faire aujourd’hui, c’est un petit jeu très rigolo consistant à associer à chaque candidat quelques chansons reflétant leur programme ou un trait de leur personnalité. Ainsi, les mélomanes que vous êtes n’auront plus aucun mal à faire leur choix ! (Espérons simplement que le CSA ne nous reprochera pas de n’avoir pu attribuer à chaque candidat le même nombre de morceaux.)

Nicolas Sarkozy

affiche Sarkozy 230x300 MUSIQUE / Playlists électorales

The Four Skins – Five More Years
Momus – Lifestyles of the Rich and Famous
The National – Trophy Wife
Chuck Berry – I’ve Changed
Les Dogs – Waiting For a Miracle
Et peut-être… Alex Chilton – Lost My Job

François Hollande

affiche Hollande 225x300 MUSIQUE / Playlists électoralesThe Yardbirds – Five Long Years
The Sparks – This Town Ain’t Big Enough for the Both of Us
Scienz of Life – Top Contender
The Del-Vikings – A Sunday Kind of Love
The Replacements – I Can’t Hardly Wait
Martin Kemp – No Charisma

François Bayrou

affiche Bayrou 214x300 MUSIQUE / Playlists électoralesBilly Bragg – Which Side Are You On ?
Mary McGregor – Torn Between Two Lovers
The Pretenders – Middle of the Road
Magazine – Shot By Both Sides

 

Jean-Luc Mélenchon

affiche Melenchon 211x300 MUSIQUE / Playlists électoralesUK Decay – Unexpected Guest
Samantha Fox – Nothing’s Gonna Stop Me Now
The Crystals – He’s A Rebel
The Beatles – Taxman
Laroche Valmont – T’as le look coco Continuer la lecture

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Sock Monkey, Nouvelles aventures d’un singe de chiffon, de Tony Millionaire – éd. Rackham

Sock Monkey Tony Millionaire 214x300 Sock Monkey, Nouvelles aventures dun singe de chiffon, de Tony Millionaire – éd. RackhamSock Monkey a tout du conte pour enfant un peu désuet qu’on retrouverait par hasard au fond d’un vieux grenier. L’esthétique de Tony Millionaire, très victorienne, met en scène deux peluches qui parlent, Oncle Gabby le singe de chiffon et Monsieur Corbeau avec ses yeux en boutons de culotte. Dans un décor très XIXe, où les maisons sont riches et cossues, où la campagne est verdoyante et peuplée de petits animaux et où les fillettes sont bien élevées, les deux compères – qui se vouvoient – vivent quatre aventures en forme de fables moralisatrices. Qu’ils aient envie de partir à la chasse, de jouer avec un oisillon ou d’aligner des dominos jusqu’à les faire tomber à l’infini, Oncle Gaby et Monsieur Corbeau se retrouvent toujours dans des situations qui les font réfléchir au monde qui les entoure.

En ranimant des héros naïfs et pétulants tout droit sortis des années 1930, Tony Millionaire arrive à faire de son Sock Monkey une série à la tonalité insolite qu’on penserait d’abord destinée à un jeune public, mais qui aborde en réalité frontalement des thèmes lourds, comme le meurtre ou la perte de l’être aimé, avec un mélange de légèreté et de noirceur détonnant. Comme si des héros de dessin animé se retrouvaient soudain propulsés dans le monde réel, et que contre toute attente, une chute de trois étages causait la mort d’un personnage au lieu d’aboutir à un gag qui le verrait s’en sortir indemne, un peu assommé et tout aplati. Grâce à ce décalage constant, renforcé par l’atmosphère poétique pétrie d’incohérences surréalistes, l’émotion surgit là où l’on ne l’attend pas, encore plus vibrante, encore plus déconcertante. A la croisée de Lewis Carroll et Winnie l’Ourson, à moins que ce ne soit Windsor McKay et Johnny Gruelle, l’univers intrigant de Sock Monkey ensorcelle, confrontant nos rêves d’enfants à la férocité du monde actuel.

Sock Monkey Millionaire 1 200x300 Sock Monkey, Nouvelles aventures dun singe de chiffon, de Tony Millionaire – éd. RackhamSock Monkey Millionaire 2 199x300 Sock Monkey, Nouvelles aventures dun singe de chiffon, de Tony Millionaire – éd. RackhamSock Monkey Millionaire 3 196x300 Sock Monkey, Nouvelles aventures dun singe de chiffon, de Tony Millionaire – éd. Rackham

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvestre Zas, mars 2012, 88 pages, 17 euros.

LIRE UN EXTRAIT > de Sock Monkey : cliquez ici.

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Guillotine sèche, de René Belbenoit – éd. La Manufacture des Livres

Guillotine seche Belbenoit 187x300 Guillotine sèche, de René Belbenoit – éd. La Manufacture des LivresC’est en 1938 aux Etats-Unis que paraît pour la première fois ce texte, sous le titre de Dry Guillotine. Gros succès : un million d’exemplaires vendus. Son auteur, René Belbenoit, a réussi à atteindre Los Angeles après un périple de presque deux ans. Deux ans de clandestinité, à progresser, kilomètre par kilomètre, dans une jungle hostile ou sur une mer démontée, échappant aux Indiens méfiants, aux policiers, aux contrebandiers, à la faim, la maladie, le découragement. Avec toujours, sous le bras, ce lourd paquet de feuilles, emballé dans une toile cirée, renfermant son témoignage sur les quatorze longues années passées dans l’enfer du bagne de Guyane.

En 1921, Belbenoit est arrêté pour deux vols dérisoires et déporté dans la colonie française d’Amérique du Sud. Avec une écriture précise, jamais vaniteuse, qui sait aller à l’essentiel, il raconte les épouvantables conditions de vie de ces « squelettes ambulants » dont il fait désormais partie. L’environnement pénible, la violence de ce quotidien rythmé par les viols, les meurtres, la faim et la soif, la cruauté des gardiens : on jurerait un roman de B. Traven, ce n’est que la réalité. La souffrance est telle que certains préfèrent se mutiler, la clémence de quelques médecins apparaissant comme le seul espoir dans ce monde déshumanisé, où les hommes sont réduits à l’état de bêtes. Sur les 700 détenus qui arrivent alors chaque année en Guyane, 400 meurent durant leurs douze premiers mois d’incarcération. « Toute autre nation civilisée leur permettrait de refaire leur vie au lieu de les envoyer à la mort. »

Plus qu’une simple description de ces existences piétinées par la machine pénitentiaire, Guillotine sèche parvient en plus à prendre du recul sur cette situation, et à livrer des réflexions pertinentes sur ce système immoral, dans le sillage du célèbre reportage d’Albert Londres Au bagne. En une quinzaine d’années de détention (et cinq tentatives d’évasion), René Belbenoit a pu en explorer tous les aspects, des recoins les plus redoutables de l’île du Diable aux postes plus reposants, comme comptable ou archiviste. Il démontre avec une irréfutable logique l’absurdité d’une justice qui n’en a plus que le nom, servie par une administration rongée par la corruption, tyrannique jusqu’à étouffer les rares voix qui tenteraient de révéler ce qui se passe sur ce petit bout de terre coincé entre le Brésil et le Pacifique – « La folie est souvent un prétexte invoqué par l’administration pour se débarrasser d’hommes qu’elle ne peut tuer en silence. »

Aucun espoir de réhabilitation, de rachat, de pardon. Si l’on ne meurt pas avant de passer devant le tribunal local, si l’on survit aux conditions extrêmes des geôles guyanaises, le retour en France reste interdit : à la fin de sa peine, le prisonnier est « libre de vivre comme un singe aux environs de Cayenne ou de Saint-Laurent, mais avec l’interdiction de pénétrer dans ces deux villes. Libre de vivre sans un sou pour vivre. Libre d’être un prisonnier perpétuel en Guyane ». De quoi inciter Belbenoit à remettre en cause l’existence même d’une colonie devenue un dépotoir de criminels, mal gérée au point qu’après trois siècles de domination française, elle « n’a pu envoyer que des ailes de papillons et des singes empaillés à l’Exposition coloniale de 1931 à Paris ».

Réédition, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par P.F. Caillé, février 2012, 256 pages, 19,90 euros.
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Crimechien et Hors-Zone, de Blexbolex – éd. Cornélius

Crimechien Blexbolex 215x300 Crimechien et Hors Zone, de Blexbolex – éd. CornéliusUne amichienne s’est volatilisée ! Costard filiforme et stetson vissé sur le crâne, notre détective est appelé en renfort. Il retrouve rapidement la disparue, assassinée et torturée, « avec des sévices prolongés incluant le non-lancer de baballe et le refus de promenade ». Pas de doute : c’est un crimechien. Mais avant même que l’investigation commence, l’émérite limier se retrouve derrière les barreaux, accusé du meurtre sur lequel il enquêtait. Tout déraille – et encore, ce n’est que le début.

Du genre noir, Blexbolex a gardé la narration à la première personne, cette voix qui tente de suivre le fil de l’enquête malgré ses errements, ses doutes et ses démons. Transposée dans une dimension incertaine, où les gens parlent une sorte de novlangue et où les animaux ont visiblement accédé au rang d’humain, la chasse au coupable prend vite des airs farfelus, d’autant que l’esthétique pétulante de Blexbolex déteint sur le récit. Dans des décors foisonnants ou minimalistes, dégoulinants ou industriels, le rouge, le bleu, le noir et le blanc rivalisent d’imagination pour faire de chaque composition un enchantement. De chaque page une fresque prodigieuse.

HorsZone Blexbolex 215x300 Crimechien et Hors Zone, de Blexbolex – éd. CornéliusPas étonnant dès lors, de voir apparaître des filles-allumettes, des mosquitos fanatiques, un nuage plein d’yeux faisant office de méchant, et une flopée de personnages pas possibles, aux tronches biscornues. Presque aussi biscornues que les rebondissements de l’intrigue. Mais derrière sa fantaisie, l’univers apocalyptique de Blexbolex inquiète. Crimechien dévoile un monde incompréhensible, infecté par la violence, l’autoritarisme et l’artifice. Hors-Zone, sa suite échevelée, qui mélange allègrement roman policier, aventure, SF ou récit de guerre, pousse le bouchon encore plus loin. Une œuvre entre parodie, folie et défouloir cathartique, qui cache en son sein une angoisse palpable.

Crimechien, 56 pages, 19 euros.
Hors-zone, 144 pages, 25 euros.
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Zénith-Hôtel, de Oscar Coop-Phane – éd. Finitude

Zenith Hotel Oscar Coop Phane 213x300 Zénith Hôtel, de Oscar Coop Phane – éd. FinitudeNanou, la « vieille putain plumitive », remplit des pages et des pages. Elle écrit sans trop savoir pourquoi, par ennui peut-être, pour écouler l’amertume qui l’irrigue aussi. Pour échapper à cette vie qu’elle n’aime pas, mais qu’elle préfère tout de même à celle des autres. Face à elle, six portraits. Des portraits d’hommes, de michetons, tous liés par leur besoin, un jour, d’aller voir la « pute de rue », perchée sur ses talons hauts près de la gare Saint-Lazare, à tirer sur sa cigarette mentholée pour que le temps passe un peu plus vite. Dominique le paranoïaque, Emmanuel, lâche et médiocre, Victor et son chien agonisant, Robert l’asocial : en quelques pages, des lambeaux d’existence, Oscar Coop-Phane saisit l’essence de ces âmes perdues, à la dérive dans un monde qui semble frémir sans eux. Le jeune écrivain de 24 ans modèle ses personnages à coups de phrases ciselées qui savent rendre sublime la petite poésie du rien.

« J’écris dans le bus. Des collégiens vont déjeuner. Les vieux font leur petit trajet de vieux. Ils connaissent les arrêts, ils connaissent les rues. J’aimerais savoir à quoi ils pensent dans leurs petites têtes de vieux. Ils mâchouillent leurs souvenirs, ils les rongent dans leur cervelle fatiguée. Ils tiennent leur ticket dans leur main. Ils tremblent. Ils ont peur ; ça se voit dans leurs petits yeux vitreux. Ils jouent leur rôle de vieux. » (Page 14)

Si elle évoque immanquablement Emmanuel Bove, la prose gracieuse de Zénith-Hôtel dévoile aussi une personnalité propre, capable de passer de la hargne à la mélancolie le temps d’une virgule. De cette humanité déchue, de ces êtres insignifiants, faibles et dépassés, Oscar Coop-Phane tire une beauté surprenante qui naît, en filigrane, de la tendresse qui lie la vieille péripatéticienne à ses clients paumés. Elle console, apaise, réconforte. Absorbe la tristesse, les frustrations. On repense aux mots de l’écrivain et prostituée Grisélidis Réal, à propos des hommes qu’elle accueillait auprès d’elle : « Vous voyez, c’est comme des enfants qu’on a mis au monde. Ils sont obligés de revenir vers nous, parce qu’on connaît toutes les nuances de leur jouissance, de leurs petits caprices, de leurs petites faiblesses et de leurs petites forces. On connaît tout. Alors, vous voulez qu’ils aillent où ? Partout ils seront déçus. Sauf chez nous. » Partout ailleurs, ils ne seraient que des ombres. A travers les yeux d’Oscar Coop-Phane, ils deviennent lumineux.

(La citation de Grisélidis Réal est tirée de Grisélidis Courtisane, de J.-L. Hennig, Verticales, réédition, 2011.)
Mars 2012, 128 pages, 13,50 euros.

TELECHARGER UN EXTRAIT > de Zénith-Hôtel : cliquez ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Grisélidis Réal, écrivain, peintre, prostituée.

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MUSIQUE / Sélection de disques du printemps

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, ▀ߥ@. Voilà pourquoi, un week-end sur deux, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Cette semaine, retour de notre habituelle sélection des meilleurs sorties du moment.

La date du 5 mars 2012 restera gravée dans l’histoire de la musique. Ce jour-là paraissaient les nouveaux albums respectifs de deux de nos héros, le Klub des Loosers et EDH.

> L’album du mois : Yaviz d’EDH

EDH Yaviz artwork 300x300 MUSIQUE / Sélection de disques du printempsDepuis la découverte de Free Days , extrait de l’album Random Veneziano d’Hypo (2004), la voix d’Emmanuelle de Héricourt n’a cessé de nous hanter. Une voix détachée, ensorcelante, qui glace tout ce qu’elle touche : paru sur l’album Predature, en 2010, Ramble aurait tout d’un tube pop parfait si son ambiance pesante et son texte claustrophobe n’incitaient à se jeter par la fenêtre. Un clair-obscur typique de la chanteuse qui, parce que le talent se passe d’annonces tapageuses, abandonne ses petites symphonies au charme d’une electro maigrichonne (Greenless, Species) et fredonne leurs mélodies presque à mi-voix, comme étrangère à leur beauté (Jingle War, Douze). Yaviz prend l’auditeur par surprise, voilà sans doute pourquoi il ne rate jamais sa cible.

Hop là : c’est ici.

> Le come-back du mois : le Klub des Loosers avec La Fin de l’espèce

klub loosers 300x300 MUSIQUE / Sélection de disques du printempsLe problème avec Fuzati, c’est que personne ne l’a jamais jugé sur son œuvre. Pour les uns, le fait qu’il soit blanc et Versaillais suffit à en faire un rappeur « alternatif ». Pour les autres, le fait qu’il soit blanc et Versaillais suffit à lui ôter toute crédibilité. Sans parler de ceux qui s’érigent – et c’est bien compréhensible – contre ce « rappeur intelligent » devenu malgré lui l’alibi des lecteurs de Télérama pour dénigrer tous les autres (un rôle aujourd’hui dévolu à Orelsan, qui n’est d’ailleurs qu’une imitation ratée de Fuzati).

Abstraction faite des théories dont il est otage, que vaut vraiment le rappeur masqué ? D’abord, à trop se concentrer sur son écriture, on a tendance à oublier la qualité de ses instrus. La technique est classique, mais la qualité des samples utilisés accouche de morceaux à la fois érudits et accrocheurs, dont l’ambiance correspond toujours à celle du texte. Ainsi l’instrumentation de Non-Père est l’une des plus belles de sa carrière.

Ensuite, il y a les textes. Huit ans se sont écoulés depuis Vive la Vie, premier album du Klub. Fuzati a bien changé, comme en témoigne le titre de ses nouveaux morceaux : Bisous à gogo, Vacances et Fantaisie, Un Poney pour Noël. Ça va, on plaisante. Le rappeur masqué est toujours d’aussi mauvais poil, sa grande idée, cette fois, étant de stopper la reproduction de l’espèce humaine. Mais au fond, et quel que soit le degré de lucidité qu’on lui prête, ce qu’il raconte importe peu. On écoute Fuzati dans l’attente d’une métaphore aussi trash qu’hilarante, quand bien même elle se rapporterait à l’ostréiculture ou au tuning. S’il a la vanité de se croire « artiste à message », le rappeur déplorera sans doute cette écoute superficielle. Mais tant qu’il sera capable d’associer le destin de l’humanité à celui d’un hymen, il n’y aura de plus grand plaisir que de s’entendre dire qu’on ferait mieux de tous crever.

> La reprise du mois : Kid A de Radiohead par les Punch Brothers

PUNCH BROTHERS 300x266 MUSIQUE / Sélection de disques du printempsEn 2010, déjà, les Punch Brothers, un groupe de bluegrass, s’était amusé à reprendre Reptilia des Strokes avec force mandolines et contrebasses. Ils remettent ça sur leur nouvel album, Who’s Feeling Young Now?, mais en s’attaquant cette fois au Kid A de Radiohead, dont chaque bruitage électronique est retranscrit de façon acoustique. Amusant, non ?

L’original : ici.
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