Un voleur de Bagdad, de Sherko Fatah – éd. Métailié

Voleur de Bagdad Fatah 194x300 Un voleur de Bagdad, de Sherko Fatah – éd. MétailiéCa commence comme un conte des Mille et une nuits, et ça finit dans l’horreur des massacres SS de la fin 1944. Porté par un souffle romanesque étourdissant, Un voleur de Bagdad nous entraîne dans le sillage d’Anouar, gamin des rues qui grandit en escaladant les murs de la légendaire cité traversée par le Tigre. L’Irak des années 1930 connaît alors ses premiers soubresauts nationalistes : pour se défaire de l’emprise britannique, les militaires se soulèvent contre les Anglais et s’allient avec le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. Partagé entre la bande de voleurs dont il envie la liberté, les militaires dont il admire l’uniforme et son amitié envers Ezra son ami juif, Anouar se retrouve vite au cœur des tourbillons d’une Histoire qui semble soudain s’accélérer sans lui laisser le temps de grandir. « Je viens de loin et je ne sais plus qui je suis. »

En plus d’être un formidable roman d’aventure, Un voleur de Bagdad parvient à cerner brillamment les enjeux de la période 1930-1950 en prenant un point de vue oriental sur les événements. Avec beaucoup de finesse, Sherko Fatah raconte l’imbrication de l’antisémitisme et du nationalisme arabe, montre comment la guerre 1939-45 a pu apparaître comme un espoir de libération pour les peuples colonisés, analyse l’étonnante alliance entre Hitler et le Grand Mufti de Jérusalem, rappelle comment le cynisme des Russes contribua au massacre de Varsovie, et raconte le destin méconnu des régiments musulmans de la SS.

Personnages réels et fictionnels s’entremêlent dans un récit porté par la voix d’Anouar, cette voix qu’il semble avoir perdu dans le bourbier sanglant d’une guerre trop grande pour lui. « Cela m’étranglait quand je voulais parler. (…) Lorsque j’étais revenu, ma capacité de faire un rapport, et a fortiori un récit, était réduite à néant. Et puis à qui aurais-je raconté comment un monde était tombé en ruine alors qu’ici, dans mon pays, tout était resté comment autrefois ? » On avait déjà pu prendre la mesure de l’inestimable talent de l’écrivain allemand (notamment avec En zone frontalière, 2004). Cette fois, on est hypnotisés par la fougue de son écriture, capable de nous entraîner avec autant de facilité des toits ensoleillés d’une Bagdad en ébullition aux étendues glacées d’une l’Europe de l’Est ravagée. Du grand art.

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, septembre 2014, 468 pages, 22 euros.

Jimjilbang, de Jérôme Dubois – éd. Cornélius

Jimjilbang Jerome Dubois 230x300 Jimjilbang, de Jérôme Dubois – éd. Cornélius

En voyage, il y a ceux qui ont rendez-vous en terre inconnue, qui se plongent dans la culture locale, qui essaient d’apprendre la langue du cru et s’excitent à l’idée de goûter des plats étrangers. Et puis il y a les autres. Le personnage mis en scène dans Jimjilbang est de ceux-là. Quand il débarque en Corée du Sud, lui se braque tout de suite. A la curiosité, il préfère la méfiance. A l’enthousiasme, un cynisme désabusé, qui rend son séjour rapidement exécrable. Rien ne l’intéresse, rien ne retient son attention, rien n’est jamais comme il faut. « Usant. Prévisible. Banal. » Avec sa tête de cachet d’aspirine, il râle parce que personne ne parle français, parce que les restaurants sont des bouis-bouis répugnants, parce que la ville est laide.

Loin de l’Asie colorée et de ses grandes villes à la frénésie contagieuse, la Corée de Jérôme Dubois paraît ouatée. Silencieuse. Les lignes géométriques du dessin lui confèrent la froideur de l’acier, que le découpage mécanique rend encore plus glaçante. Le noir et blanc, capable de virer à l’expressionnisme lorsqu’une ruelle se transforme en une gueule infecte, déploie ses ombres inquiétantes. La réticence du touriste rongé par la solitude se mue petit à petit en un malaise palpable, voire en une paranoïa oppressante. « Vous me faites peur. Vous êtes des sadiques. » Pas besoin de beaucoup de mots : Jérôme Dubois sait, à travers ses compositions blafardes, diffuser une atmosphère étrange, qui pourrait basculer à tout moment vers le drame.

Jimjilbang extrait Jimjilbang, de Jérôme Dubois – éd. Cornélius

Avril 2014, 114 pages, 22,50 euros.

Jeremiah Johnson, Le mangeur de foie, de Raymond W. Thorp & Robert Bunker – éd. Anacharsis

Jeremiah Johnson 187x300 Jeremiah Johnson, Le mangeur de foie, de Raymond W. Thorp & Robert Bunker – éd. Anacharsis« Un matin du mois de mai 1847, des Indiens crows tuèrent et scalpèrent la femme enceinte de John Johnston. Par la suite et durant de nombreuses années ce dernier tua et scalpa des Indiens crows avant de manger leur foie – cru. » Certains passent à la postérité grâce à une vidéo YouTube, Jeremiah Johnson (ou John Johnston, c’est le même en fait), lui, devient une légende de son vivant en bouffant des foies d’Indiens préalablement assassinés. Le récit de sa vie, résultat d’entretiens de Raymond W. Thorp auprès de ses compagnons montagnards survivants, adroitement remis en forme par Robert Bunker en 1958, vaut son pesant d’or.

Raconter l’histoire de Jeremiah Johnson, c’est raconter l’histoire d’une nation qui se forge à coups de fusils et de tomawaks. Né en 1824 dans une contrée encore largement inexplorée, le tueur de Crows s’éteint en 1900 sur une terre désormais quadrillée par les forts militaires, les colons et l’avancée du train qui déverse des centaines de « pieds tendres » toujours plus à l’Ouest. Entre-temps, le trappeur, 195 centimètres et 120 kilos de muscles, aura incarné cet Ouest farouche d’avant, traversant plusieurs conflits terribles, de la guerre de Sécession aux guerres indiennes.

Loin de l’émouvante adaptation épurée qu’en fera Sydney Pollack avec le beau Redford dans le rôle du bouffeur de foie, la vraie vie de Johnson se lit avec un mélange d’horreur et de fascination. Les scènes violentes sont d’une bestialité tellement sidérante qu’elles virent au grotesque (lorsque Johnson découpe une jambe à un Indien pour avoir un casse-dalle en réserve, ou lorsqu’il assomme un Indien avec la tête d’un autre Indien fraîchement décapité) – quand elles ne nous évoquent pas la terrifiante beauté du Méridien de sang de Cormac McCarthy.

Figure (barbue) d’une époque où le génocide indien se déroule sans que personne ne s’en émeuve réellement, Johnson tue des centaines de « nègres rouges » comme on écrase des cafards, avec une cruauté qui n’a d’égale que la folie de ses compagnons. « Toute sa vie, son seul souci avait été de ne jamais tuer des Blancs (même des Français). » C’est dire… Croquemitaine favori des mamans de l’époque pour faire obéir les enfants récalcitrants, trappeur génial capable de se retrouver dans une forêt sous la neige et en pleine nuit, tueur fou et rancunier, le Mangeur de foie trimballe sa solitude et sa soif de sang sur le continent pendant des décennies, comme un héros maudit de la mythologie antique, à l’existence jalonnée de massacres inouïs. Une sorte de titan qui, après lui, laissera le monde qu’il aura défriché à coups de couteau entre les mains d’hommes civilisés, faibles, mortels. Un monde dans lequel on préfère vendre un fusil à un Indien plutôt que de prendre son scalp – une aberration, foi de Mangeur de foie.

Crow Killer. Traduit de l’anglais (Etats-Unis), 280 pages, 22 euros. Préface de Xavier Daverat. 

Quasar contre Pulsar, de Lefèvre, Beauclair & Chaize – éd. 2024

Quasar Pulsar 219x300 Quasar contre Pulsar, de Lefèvre, Beauclair & Chaize – éd. 2024Une fois de plus, les éditions 2024 nous ébahissent avec cet album beau comme une pluie d’étoiles, à l’esthétique particulièrement fantasque. Il faut dire qu’ils s’y sont mis à trois pour raconter le combat céleste qui voit s’affronter Pulsar, savant fou au cerveau cramé qui a décidé de broyer des planètes entières cellule par cellule pour remodeler le tout à son image, et Quasar le sympathique plieur intergalactique qui voyage dans l’espace et le temps en un claquement de doigts. Et ne sait pas dire non à une fille, mais ça, c’est un autre problème.

Mathieu Lefèvre écrit le scénario, Alexis Beauclair s’attache ensuite à le dessiner, avant qu’Etienne Chaize ne s’applique à y ajouter les couleurs et le décor. Le résultat s’apparente à un déferlement de tons fluo et de compositions débridées qui s’entrechoquent avec le dessin stylisé, donnant à la lecture des airs de montagnes russes. Rien n’est laissé au hasard, et l’osmose entre les trois auteurs est telle que l’on peine finalement à déceler où s’arrête l’influence de l’un et où commence celle de l’autre. L’esthétique colle à merveille avec l’intrigue échevelée de cet album de SF, qui voit le récit louvoyer entre sérieux et humour.

Capable de nous livrer des scènes impressionnantes (invasions de planètes, courses poursuites dans les coulisses de l’espace-temps) autant que des pages très dépouillées mais tout aussi bien tenues, Quasar contre Pulsar se lit comme une vraie BD d’aventure excitante, doublée d’une proposition graphique remarquable. En plus, on apprend comment quitter une fille, et ça, c’est jamais inutile.

Quasar Pulsar 1 221x300 Quasar contre Pulsar, de Lefèvre, Beauclair & Chaize – éd. 2024Quasar Pulsar 2 221x300 Quasar contre Pulsar, de Lefèvre, Beauclair & Chaize – éd. 2024Quasar Pulsar 3 221x300 Quasar contre Pulsar, de Lefèvre, Beauclair & Chaize – éd. 2024

Avril 2014, 96 pages, 17 euros.

Le Rêve du mouvement perpétuel, de Dexter Palmer – éd. Passage du Nord-Ouest

 Le Rêve du mouvement perpétuel, de Dexter Palmer – éd. Passage du Nord Ouest« Vivons à jamais dans cette île, puisqu’un père si docte, aux prodiges si rares, en fait un paradis », lâchait Ferdinand dans La Tempête pour décrire le bout de terre sur lequel Prospero le magicien vit avec sa fille Miranda. Chez Dexter Palmer, le paradis prend des allures de cauchemar. Dans ce roman-fleuve qui reprend les personnages de l’ultime pièce de Shakespeare, Prospero le magicien est devenu un inventeur génial qui vire peu à peu au dictateur mégalo. Une sorte de Willy Wonka sans le côté rigolo, un Howard Hughes fan du concours Lépine, enfermé dans sa tour d’ivoire depuis des années avec sa fille chérie qu’il séquestre pour que le monde ne la souille pas.

Mais si Le Rêve du mouvement perpétuel a gardé de nombreuses traces de Shakespeare, il doit aussi beaucoup à Isaac Asimov, voire au Magicien d’Oz. Nourri à l’esthétique rétrofuturiste qui caractérise le steampunk, il ne se cantonne pas à un genre mais ne cesse de muer au point que l’on a parfois l’impression de lire un roman gigogne, constitué de plein de petits romans bigarrés. Récit initiatique d’un jeune homme sans qualité dans une Xeroville où les robots ont commencé à prendre la place des humains, ce texte que Palmer a mis quatorze ans à écrire dégage une force peu commune. Evoque aussi bien l’amour père-fille que notre monde actuel vu à travers le miroir déformant de la science-fiction, il appréhende avec finesse le bourdonnement incessant de notre civilisation technologique. Cette civilisation où « tous les bruits du monde aboutissent au silence. »

Mais malgré la noirceur qui perce souvent et la haute tenue de son écriture, Le Rêve du mouvement perpétuel ne se départit jamais de son humour qui surgit toujours quand on s’y attend le moins, ni de son atmosphère de conte peuplé de licornes, d’androïdes, de princesses à sauver, d’inventions curieuses, de personnages hauts en couleur. De quoi imprimer sur nos rétines un enchantement enfantin, comme un pied de nez à cet « âge de la machine dans lequel les histoires n’ont plus leur place ».

The Dream of Perpetual Motion. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel et Blandine Longre, septembre 2014, 460 pages, 22 euros.

2wBOX « Z » – éd. B.ü.L.b. Comix

2wBOX Z B.u.L.b. Comix 2wBOX « Z »   éd. B.ü.L.b. ComixCertains passent leur vie à faire des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous, eux plient des petites boîtes. Et après, ils les remplissent de minuscules albums à mi-chemin entre bande dessinée et art contemporain depuis plus de quinze ans maintenant. C’est en 1997 qu’apparaît le premier petit leporello – terme classe pour décrire un livre accordéon construit comme une frise pliée – consacré à la lettre A. Et il y a quelques mois, c’est donc le Z qui a fait son apparition en librairie pour refermer cette collection atypique, avec comme toujours un casting international. Au programme : Blexbolex réfléchit sur la mémoire en faisant de la photographie (alors qu’on ne savait même pas qu’il avait un appareil photo), Yûichi Yokoyama joue avec les trames et l’abstraction, Nicholay Baker imagine une bande qui s’anime sur un tourne-disque, Jockum Nordsröm signe des sortes de peintures rupestres vaporeuses pleines de poésie et Elvis Studio s’embarque dans des figures psychédélico-inquiétantes qui se dévoilent un peu plus à chaque lecture.

Mais au-delà des propositions – très réussies – de ces cinq auteurs, c’est la délicieuse maniaquerie du collectif suisse B.ü.L.b. Comix qu’il faut louer. Car ici, tout est fait à la main. De la boîte sérigraphiée et tamponnée qu’il faut découper et monter jusqu’à la frise qu’il faut plier, en passant par l’élastique qui tient chaque leporello, chaque manipulation (détaillée précisément sur le site de B.ü.L.b.) rend ce petit livre-objet unique, en plus d’être beau. Aux auteurs de se confronter à ce format minuscule qui ne peut excéder 22 pages ; au lecteur de s’embarquer dans cette lecture ludique au design magnifique, qui s’amorce avec l’excitation qu’on ressentait, petit, en déballant un œuf Kinder.

2wBOX Z B.u.L.b. Comix 4 300x200 2wBOX « Z »   éd. B.ü.L.b. Comix

2wBOX Z B.u.L.b. Comix 5 300x200 2wBOX « Z »   éd. B.ü.L.b. Comix2wBOX Z B.u.L.b. Comix 2 300x200 2wBOX « Z »   éd. B.ü.L.b. Comix2wBOX Z B.u.L.b. Comix 8 300x200 2wBOX « Z »   éd. B.ü.L.b. Comix

Duluth, de Gore Vidal – éd. Galaade

Duluth Gore Vidal 219x300 Duluth, de Gore Vidal – éd. GalaadePremière scène. Deux femmes discutent dans une voiture, Edna l’agent immobilier et une nouvelle venue dans la ville de Duluth. Soudain :

“Edna, il me semble qu’on est en train de lyncher un nègre.
- Oh, vous allez adorer Duluth ! J’en suis sûre. Nous avons de très bonnes relations interraciales, ici, comme vous pouvez le voir. Et pléthore de restaurants de nouvelle cuisine.”

En deux pages, Gore Vidal a déjà donné le ton – acide, grotesque, provocateur, ironique et foncièrement drôle – de ce texte de 1983 traduit à l’origine chez L’Âge d’homme. Duluth, c’est la ville américaine parfaite. Toutes les femmes sont belles (même si elles ne peuvent plus froncer les sourcils à cause de la chirurgie esthétique), les hommes sont des séducteurs (même s’ils ont le sexe turgide et non tumescent), les extraterrestres sont timides (ils ne sortent pas de leur soucoupe volante), les flics font bien leur boulot (même s’ils s’avèrent être des pervers nymphomanes) et les écrivains sont brillants (bien qu’ils ne lisent même pas les livres que leurs nègres ont écrits).

En bon pourfendeur de la société américaine, Vidal fait feu de tout bois, cisaillant le puritanisme ambiant à grands coups d’éclat de rire. Double parodique de la Dallas de J.R., Duluth voit sa tranquille existence rythmée par les tromperies, les mystères et les rebondissements bidons. On se croirait un peu dans la série Twin Peaks de David Lynch, avec sa musique dégoulinante et répétitive jusqu’à l’écoeurement. Le tout enrobé dans un habile jeu entre fiction et réalité, qui voit par exemple les personnages du livre avoir une vie après leur mort à Duluth, comme des comédiens qui seraient ensuite engagés pour jouer un nouveau rôle dans un autre livre ou une autre émission.

Gore Vidal pioche dans la SF, dans le polar, dans les romances à la Harlequin pour signer une charge implacable contre la bêtise humaine. Si sa vision d’une société américaine conservatrice, xénophobe et abrutie est d’une noirceur terrible, il choisit à l’inverse de l’exprimer par un rire subversif libérateur, qui laisse apparaître des dents féroces et une langue comique.

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Mikriammos, juin 2014, 350 pages, 22 euros. Préface d’Italo Calvino.

Une vie de famille agréable, de Antoine Marchalot – éd. Les Requins Marteaux

vie de famille marchalot 300x229 Une vie de famille agréable, de Antoine Marchalot – éd. Les Requins MarteauxAntoine Marchalot a un dessin bizarre. Elastiques, rabougris, disproportionnés, laids, ses personnages sont toujours affublés de tronches pas possibles, sans même parler de leurs étranges difformités, souvent bavardes (un genou qui parle, une crotte de nez qui insulte les passants, un doigt qui ment).

Là où l’on attendait de simples pages comiques, cette esthétique boiteuse tire l’humour vers quelque chose de plus saugrenu, de déviant. Ses strips en six cases fonctionnent différemment d’une simple historiette couronné par une chute. Lui flirte avec l’absurde, glisse parfois vers la noirceur ou la satire sociale, lorgne vers un humour pipi-caca, s’amuse avec le langage en faisant s’entrechoquer sens propre et sens figuré, avant de retomber sur ses pattes en proposant une variation sur l’immuable gag du type qui dérape sur une peau de banane.

L’humour de Marchalot vient d’une autre dimension, parsemée de couleurs formidables qu’on ne peut pas voir parce que l’album est en noir et blanc. Une dimension où l’on porte des fromages sur la tête, où les profs d’histoire-géo ont remplacé les tueurs en série dans les films d’horreur, où l’on peut se faire greffer un gnome sexuel sur le bras. Et étonnamment, derrière les aventures de ses personnages à la bêtise déconcertante, perce une mélancolie qui rend cette Vie de famille agréable encore plus indéfinissable.

Marchalot Une vie de famille agréable, de Antoine Marchalot – éd. Les Requins Marteaux

Mai 2014, 104 pages, 19 euros.

L’Histoire de ma vie, de Henry Darger – éd. Aux forges de Vulcain

Histoire vie Henry Darger 211x300 LHistoire de ma vie, de Henry Darger   éd. Aux forges de VulcainHenry Darger, un type sans histoire qui vécut à Chicago au XXe siècle : petit employé sans envergure, homme discret, un peu secret certes, mais d’une banalité à pleurer. Sauf que lorsqu’il meurt en 1973, ses logeurs trouvent dans sa chambre une œuvre colossale : des centaines de toiles, aquarelles, collages, dessins, ainsi que trois textes monumentaux – deux romans de 8.000 et 10.000 pages, et une autobiographie, L’Histoire de ma vie, de 5084 pages précisément. Heureusement, son logeur n’est pas n’importe qui, mais un photographe qui a notamment travaillé pour le New York Times, qui va s’atteler à faire connaître cet artiste ignoré qui s’ignorait.

Depuis, Henry Darger est devenu le symbole de ce que l’on appelle, avec une certaine condescendance, “art brut” ou “art outsider”, pour caractériser en gros un type qui ne s’est jamais pensé comme un artiste. Aujourd’hui de moins en moins marginalisée, sa production mêlant candeur et violence, qui raconte une guerre terrible entre les enfants et les adultes, brille par sa liberté. Affranchi de tous les codes et de tous les genres, Henry Darger a fomenté une œuvre visionnaire, délirante et en même temps maniaque, fantasque et mûrement pensée, entre la peinture de Bosch, l’imagination de Peter Pan, les comics de Superman et le surréalisme inquiétant du Magicien d’Oz (pour schématiser grossièrement).

Plutôt que de traduire les 5084 pages de son autobiographie, les éditions Aux forges de Vulcain ont donc choisi 150 pages de cette Histoire de ma vie, dans lesquelles Darger évoque surtout sa jeunesse, y ajoutant quelques belles illustrations de l’auteur qui permettront au néophyte d’appréhender son univers graphique. Et ce qui frappe tout de suite, c’est ce style froidement descriptif qui impose sa monotonie au point de devenir hypnotique. Darger enchaîne les courts paragraphes, sans découper son texte ni en penser la construction. Parfois il se reprend, d’autres fois il se répète, fait des sauts dans le temps, passe du coq à l’âne, le tout huilé par des liens de cause à effet inattendus, d’une logique qui nous échappe, et crée des effets loufoques qui font toute la poésie de ses descriptions – “Elle ne grondait jamais personne. C’était cependant une femme très grosse.”

Pêle-mêle, il nous raconte son père, sa scolarité, son internement à l’asile, ses divers emplois dans le service d’entretien d’hôpitaux, les hiérarchies dont il dépend. Derrière le détachement avec lequel il énonce ces faits bruts, dans le fond pas si intéressants, perce toute l’étrangeté d’un gamin fasciné par le feu et les perturbations météo qui, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à paraître aussi normal qu’il le voudrait.

Pourtant si prompt à nous abreuver de détails dispensables, Darger nous ment, Darger nous dissimule certaines histoires, Darger ne nous explique pas tout. Il ne nous dit pas pourquoi ses camarades de classe le considèrent comme fou – d’après lui, parce qu’il faisait des “bruits curieux” pour les faire rire, et, dit-il, à cause de la “façon étrange que j’avais de bouger ma main gauche, comme si je pensais que la neige tombait”. Il revient souvent sur la violence épidermique qui semble le traverser, mais ne cherche jamais à l’expliquer et ne livre jamais de précision (“Une institutrice me gifla et mon père dut payer la note du médecin pour ce que je lui fis ensuite”). On le sent animé d’un profond sentiment d’injustice et d’une peur d’autrui qui abreuve son œuvre peuplée d’enfants martyrisés par les adultes sur fond de grandes flammes brûlantes. Et l’on touche du doigt l’univers abyssal, véritable monde parallèle imaginé par Henry Darger et qui, dans ses écrits comme dans ses peintures, semble contaminer notre réalité jusqu’à la faire dérailler.

Henry Darger LHistoire de ma vie, de Henry Darger   éd. Aux forges de Vulcain

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel, juin 2014, 144 pages, 19 euros.

Splendour, de Géraldine Maillet – éd. Grasset

Par Clémentine Thiebault

Geraldine Maillet Splendour 190x300 Splendour, de Géraldine Maillet   éd. GrassetDans la nuit du 29 novembre 1981, Natalie Wood se noie face à l’île de Santa Catalina. Tombée du Splendour, ce bateau dont le nom en brandit les lambeaux, de la splendeur justement. Natalie, ivre. Morte. Tombée ? Poussée ? Noyée. “C’est qui Natalie Wood d’ailleurs ? Une énigme brune, une écorchure cinégénique, une mélancolie en fourreau d’organza, quelques citations et coupures de presse, une erreur d’aiguillage.” Une image en rade dans le Pacifique. Une actrice au déclin qui cachetonne “dans des nanars sans cinéma”.

Alors les amants à la chaîne, la vodka au goulot. Sexe désespéré et alcool amer. La vie qui tangue, la réalité qui noie, Natalie Wood à la dérive. La fiction plus enviable qu’une réalité aux allures de casting raté. Une fascination pour le pire, l’avenir qui se rétrécit. Le constat du néant. Un rire forcé. “Qu’on me donne de l’alcool, du foutre et des médocs.” A bord avant la chute, Robert Wagner le mari, Christopher Walken l’amant, la nocivité. “Je veux tout faire la nuit. Vivre, danser, baiser, accélérer, déraper, clamser...” Natalie Wood étrangement exaucée.

La confusion poignante des dernières 24 heures dans ce qu’il reste de la vie de cette femme. Dans sa tête, ses violences, ses silences, ses regards, ses souvenirs et ses absences. Et le trouble et le mystère. Empoignés avec style et justesse. Parce que “ce qui est atroce c’est de subir”.

Mai 2014, 160 pages, 14,90 euros.

Le Grand Bousillage, de Volker Braun – éd. Métailié

grand bousillage volker braun 194x300 Le Grand Bousillage, de Volker Braun – éd. Métailié“Il avait passé toute sa vie au travail, ça avait été son besoin vital premier et maintenant qu’on le lui enlevait, ça devenait vraie rage et possession.” Flick, à peine soixante ans, perd son boulot. Mais incapable de tenir une journée de retraite forcée, tel un héroïnomane sans sa dose, celui qui “circulait toujours fringué de son invariable tenue, mousqueton au ceinturon, casque rouge” court au pôle emploi retrouver une occupation qui comblera son corps en manque d’activité. Le super-héros de la réparation et ennemi intime de la panne accumule les petits boulots rocambolesques, dans tous les domaines, et dans le monde entier, comme Hercule enchaînait ses travaux. Le problème, c’est que de la mine d’ex-RDA au marché de l’emploi du XXIe siècle, il y a un fossé que le bon Flick ne peut combler.

Roman picaresque dans lequel Don Quichotte et Sancho Panza se sont mués en un travailleur accro et son petit-fils, un jeune dadais en sweat à capuche, Le Grand Bousillage se présente comme un tour d’horizon du travail moderne, de la cueillette des fruits jusqu’aux performances des musées d’art contemporain. Les arabesques littéraires du style touffu, capable de nous raconter une grève d’ouvriers avec la verve de Shéhérazade narrant un épisode des Mille et une nuits, font de ce roman une fable grimaçante. Volker Braun mélange les tons, les niveaux de langue, joue avec l’intertextualité, l’oralité, les citations, les tournures désuètes. Attaquant par le rire l’aliénation, il pointe autant la nocivité de cette aliénation au travail, que sans le travail – lorsque l’on se retrouve sans emploi et exclu, en quelque sorte, de la société. Paradoxe que résume la sentence placée en exergue du livre : “Ô Travail, il vaudrait mieux que tu n’aies jamais commencé. Mais, une fois commencé, il faudrait que tu ne finisses jamais.”

Traduit de l’allemand par Jean-Paul Barbe, mai 2015, 224 pages, 22 euros.

La Faux soyeuse, de Eric Maravélias – éd. Gallimard/Série Noire

Par Clémentine Thiebault

La Faux soyeuse Eric Maravelias 206x300 La Faux soyeuse, de Eric Maravélias   éd. Gallimard/Série NoireParis, septembre 1999. Dans un taudis et partout, la canicule encercle la déchéance d’Eckel le taré et tout. Ce qu’il reste de Fanck le ouf. Un corps pitoyable vaincu tantôt par la dope, tantôt par le manque, la maladie, la souffrance et la peine. Et le chaos des souvenirs.

Les années 80, la sortie de l’adolescence et la banlieue qui découvre la poudre en masse. L’union qui fait la force, le fric qui fait désormais l’union. Les magouilles, la violence, le deal et la mort. Les heures fastes. Puis la dope « cette pute », « salope infâme » qu’ils s’injectent et la dépendance. Le vol, les mensonges, le manque qui suinte, la crasse, le désespoir. Les couleurs abîmées, les odeurs faisandées. Les suées, le VIH, la pourriture, les symptômes qui étrillent la nuée des criquets – « l’expression que les jeunes dealers ont collé aux toxicos. Ils déboulent sur un plan en masse, venus d’on ne sait où. Comme ces bestioles sur un champ ». L’avenir en forme de cercueil. La destruction de Franck et d’autres. La trajectoire furieuse d’une génération qui plonge dans le chaos « sans exemple vivants de la déchéance pour inspirer la crainte ».

L’histoire de Franck, celle de l’auteur aussi et d’un monde, entre commotion romanesque et adresse documentaire. Une langue à vif, une écriture qui écorche, qui pointe l’incohérence des fantasmes télégéniques des mal initiés (on ne chauffe pas la blanche malheureux !), décortique les rouages du trafic, les ravages du commerce, le carnage de la consommation. Et l’incarne avec la brutalité ajustée de celui qui a su trouver les mots pour dire qu’il en est revenu.

Mars 2014, 256 pages, 16,50 euros.

Le Système D, de Nathan Larson – éd. Asphalte

Systeme D Nathan Larson 217x300 Le Système D, de Nathan Larson – éd. AsphalteNew York déserte. Plus personne n’ose circuler dans les rues, à part des rumeurs dignes du croquemitaine. Même le pont de Brooklyn est en ruines depuis la série d’attentats qui a tout détruit sur son passage. Ceux qui survivaient dans les décombres, une bonne pandémie de grippe s’est chargée de les achever. Aujourd’hui, ne restent que quelques milliers d’habitants affamés, sans eau ni électricité. C’est dans ce décor apocalyptique, digne d’un film de zombies ou de L’Armée des douze singes de Terry Gilliam, que Dewey Decimal se voit confier une nouvelle mission par le procureur de NYC : buter un mafieux ukrainien.

Parano, angoissé, incapable de se souvenir de son passé, hypocondriaque qui ne se sépare jamais de son savon antiseptique dont il se badigeonne sans cesse, Dewey Decimal est un tueur mi-machine de guerre, mi-paumé pathétique. Il pourrait presque sortir d’un blockbuster des années 1990 avec Bruce Willis en tête d’affiche si Larson n’en faisait pas un personnage atypique et attachant, sorte d’héritier du Montag de Fahrenheit 451 (pour son envie de sauver les livres) qui aurait troqué sa tenue de pompier pour un gilet pare-balles et un Beretta chargé. Entre le pessimisme des dystopies à la Philip K. Dick et l’ambiance du noir hard-boiled américain, l’auteur nous happe dans son univers en lambeaux qui fait évidemment écho au nôtre, porté par l’urgence de son écriture succincte. Plongez dans Le Système D, vous n’en réchapperez qu’à la dernière page (ça aussi, on dirait un slogan de film des années 1990).

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patricia Barbe-Girault, juin 2014, 256 pages, 21 euros.

Prokon, de Peter Haars – éd. Matière

Prokon Peter Haars 212x300 Prokon, de Peter Haars – éd. MatièreProkon, c’est le paradis de la consommation. Tout le monde a un travail ; tout le monde dépense son salaire pour acheter des produits séduisants. “Nous produisons nos propres besoins : nous formons une grande famille heureuse dans une société libre.” Seulement, dans cet Eden où le capitalisme a atteint sa plénitude, un salaud d’inventeur avec une tronche digne du monstre de Frankenstein menace de bousculer l’idyllique équilibre… Ultra-héros réussira-t-il à sauver Prokon?

Satire de la société de consommation, cette étonnante bande dessinée de 1971 est l’œuvre du graphiste Peter Haars (1940-2005). Avec un faux premier degré d’une naïveté confondante, ce Norvégien choisit d’appliquer aux comics de super-héros les codes de la publicité : collages, images répétitives, mâchoires carrées, onomatopées gueulardes, trait gras, trames frappantes, gros plans et perspectives vertigineuses s’enchaînent dans des compositions percutantes.

C’est un peu comme si Peter Haars s’était réapproprié la bande dessinée après qu’elle eut été déformée et caricaturée par le Pop Art de Roy Lichtenstein et consorts. On a l’impression que chaque case veut crier plus fort que la précédente, que chaque personnage, évidé par la propreté et la beauté uniforme de Prokon, n’était plus qu’un pantin sans âme, incapable de réfléchir, tout juste capable d’ânonner des slogans éculés. Derrière ce vernis, Peter Haars cache partout des clins d’œil à l’art, à la politique, à la musique, au cinéma, pour donner à sa fable mordante une multitude de sens cachés. Un petit trésor d’ironie, doublé d’une réflexion graphique sur l’omniprésence de la surenchère visuelle.

Prokon Peter Haars 2 Prokon, de Peter Haars – éd. Matière

Traduit du norvégien par Laurent Bruel, mai 2014, 64 pages, 13 euros.

Krimi : une anthologie du récit policier sous le Troisième Reich, par Vincent Platini – éd. Anacharsis

Krimi anthologie Platini 185x300 Krimi : une anthologie du récit policier sous le Troisième Reich, par Vincent Platini – éd. Anacharsis10 mai 1933. Des dizaines de camions déversent devant l’opéra de Berlin plus de 25.000 livres qui vont être réduits en cendres, au cours de cette soirée qui s’achève sur un discours de Joseph Goebbels. A peine arrivés au pouvoir, Hitler et son ministre de la Propagande mettent au pas la littérature sous prétexte de lutter contre “l’esprit non allemand”. Arrestations, autodafés, censure, interdictions d’écrire : les écrivains sont surveillés de près ; pourtant, le roman policier, le Krimi, va lui continuer de prospérer.

Ironiquement, c’est l’habituel dédain envers ce genre mal considéré qui va en partie le servir. Car là où la grande littérature se retrouve très vite encadrée par le Reich, cette sous-littérature, elle, continue de survivre, profitant du mépris des institutions pour devenir une niche de (relative) liberté, propice à une “contrebande littéraire”. D’autant que dans sa volonté de toujours divertir les foules, Goebbels soutient activement la culture populaire, et ne souhaite aucunement priver le peuple d’un de ses mets favoris : le Krimi, son sens de l’aventure et son appétit pour l’évasion – Krimi qui doit tout de même, au passage, surmonter une difficulté idéologique : comment écrire romans policiers alors que le crime a officiellement disparu du Reich ?

Plutôt que de signer un essai, l’universitaire Vincent Platini nous laisse nous frotter directement aux textes de l’époque 1933-1945, réunissant une douzaine de nouvelles, extraits, courts romans ou articles issus de ce pan méconnu et encore trop peu étudié de la culture allemande. Chaque texte est présenté avec précision, mais en prenant soin de laisser au lecteur sa liberté d’interprétation. Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Krimi n’a pas été qu’un outil du pouvoir. Certes, on trouve ici des textes qui soutiennent ouvertement le régime nazi comme ce premier récit, dont le ton moraliste et les effets pompeux prêtent à sourire. D’autres fois, la subversion apparaît, évidente, dès les premières lignes, souvent de haute tenue littéraire (chez Adam Kuckoff particulièrement). Mais le plus souvent, le propos joue volontairement sur l’ambiguïté, offrant un visage prompt à satisfaire les comités de censure mais qui, après une lecture attentive, s’avère plus ambivalent qu’il n’en a l’air.

Travail d’historien qui observe, par le prisme de la littérature, l’effet d’une dictature totalitaire sur la culture de masse, Krimi est aussi une anthologie littéraire qui pointe les ponts inattendus entre les romans policiers du IIIe Reich et le hard-boiled américain, ou montre comment la volonté de développer un genre allemand émancipé de l’école britannique pose les base du polar germanique d’après 1945. Sans oublier de rappeler, sous la plume farfelue et condescendante d’Arnold Eichberg, que pour les gens insatisfaits dans leur vie personnelle ou professionnelle, les “contractions internes des troubles de la santé (dérèglement des glandes), peuvent sans doute être soignées de cette manière” – en lisant cette piètre littérature de divertissement : le roman policier, évidemment.

Textes choisis, présentés et traduits de l’allemand par Vincent Platini, avril 2014, 450 pages, 22 euros.

Les Nuits de San Francisco, de Caryl Férey – éd. Arthaud

Par Olivier Michel

 Les Nuits de San Francisco, de Caryl Férey   éd. ArthaudSam, sioux Lakota de la tribu Oglala, trompe son ennui, la misère, le chômage et la mémoire déchirée de son peuple en se noyant dans l’alcool. Il quitte l’enfant à naître ainsi que la réserve de Wounded Knee (lieu du massacre de 300 hommes, femmes et enfants, assassinés par l’armée américaine le 29 décembre 1890) pour Flagstaff, Arizona puis Las Vegas où il escalade et construit les buildings de cette cité de pacotilles, capitale du jeu et Disneyland de l’illusion ; puis vient la crise, il doit reprendre la route comme d’autres dizaines de milliers de travailleurs itinérants, direction San Francisco. Sam, est un paumé défoncé par la vie et ses substituts les dopes et les alcools, obsédé par le passé, qui erre à travers la ville.

A l’arrivée du soir, il croise une jeune femme équipée d’une prothèse hydraulique en acier à la place de sa jambe coupée. Il la suit tel un spectre jusqu’au Golden Gate Park, ils passeront la nuit à se découvrir entre les bars de Haight-Ashbury et la colline de Bellavista Park. Jane est originaire de Fresno, ville élue plusieurs fois « ville la plus bête des USA ». Elle a aussi subi les agressions de la vie, violée par son mec à 19 ans, elle fuit vers Frisco, devient mannequin, se maque avec le chanteur d’un groupe de rock (Blood), ils vivent un relatif bonheur qui explosera le jour de l’accident qui la laissera infirme. Jane s’autodétruira à travers la ville jusqu’à sa rencontre avec Sam qu’elle baptisera Deux Ours.

Le coup de foudre terrasse le guerrier Lakota devenu homeless et laisse Jane désemparée face à cet homme qui vient d’une réserve, ironie du sort, nommée « genoux blessé » en français. De cette nuit Californienne où les deux protagonistes se sont reconnus émergera une aube qui leur permettra de s’envoler loin de San Francisco et de ses lendemains cruels.

Cette vision d’un amour improbable est pour Caryl Férey l’occasion de nous embarquer pour une nuit de fureur entre ces deux exclus du rêve américain et de découvrir une San Francisco étonnante. Dans ce roman bref et dense, nous suivons cette union de la dernière chance du point de vue de Sam puis de Jane. Cette construction classique permet de donner un rythme percutant et efficace au récit. Nous ressentons chez Caryl Férey une empathie féroce pour l’errance de ces deux personnages déchirés par leur passé, rejetés par le Nouveau Monde. Ce récit sombre et inspiré permet à l’auteur de s’interroger sur ce peuple des invisibles qui nous entoure et que nous ne voyons plus à travers une société obsédée par la vitesse, la beauté et la superficialité des apparences.

Mai 2014, 128 pages, 10 euros.

Dame un beso & Maximal Spleen, éd. Misma

Dame un beso, de El Don Guillermo

Dame un beso Guillermo 213x300 Dame un beso & Maximal Spleen, éd. Misma“Ca sent l’herbe séchée, la terre chauffée au soleil, l’air salé… Non c’est pas ça, c’est l’odeur des souvenirs.” Dame un beso, l’histoire de deux homosexuels qui retournent dans l’Espagne où ils passaient leurs vacances, chaque été, étant gamins. Deux amants qui à l’époque n’étaient qu’amis, et s’amusaient avec la belle Cristina, la petite Espagnole qui vendait des glaces sur la plage, dont ils étaient tous les deux amoureux. Et là, des années plus tard, voilà qu’après une nuit sur la plage, ils se réveillent aux côtés de la fameuse Cristina. La petite Espagnole a grandi mais est toujours aussi jolie, et son retour inattendu au milieu du couple de vacanciers va faire glisser leur trio vers un jeu amoureux.

Avec une grande sensibilité, El Don Guillermo raconte cet été pas comme les autres avec une infinie délicatesse. Au fil de chapitres courts (qu’on avait pu lire dans la revue Lapin notamment), il tresse une histoire pleine de silences et de moments intimes, sans jamais se départir d’un humour qui dégonfle toutes les situations, et capte à merveille l’ambiguïté de ce trio qui se cherche à tâtons – enfin quatuor, il ne faudrait pas non plus oublier le chien moche. Baigné par la lumière douce d’une Espagne hantée par la nostalgie de l’enfance, Dame un beso raconte l’amour, l’amitié, l’âge adulte avec une poésie et une légèreté que peu d’auteurs savent atteindre.

Dame un beso Guillermo81 207x300 Dame un beso & Maximal Spleen, éd. MismaDame un beso Guillermo82 206x300 Dame un beso & Maximal Spleen, éd. MismaDame un beso Guillermo83 208x300 Dame un beso & Maximal Spleen, éd. Misma

Mai 2014, 200 Pages, 20 euros.

 

Maximal Spleen, de Simon Hanselmann

Maximal Spleen Hanselmann 216x300 Dame un beso & Maximal Spleen, éd. MismaDans un style complètement différent, Megg la sorcière (verte et avec un grand chapeau pointu comme il se doit) et Mogg le chat qui parle (un chat noir évidemment, pour être bien sûr de porter malheur) nous entraînent dans leurs aventures trash. De leurs journées, ils ne font que picoler, fumer des joints, se faire des bangs (voire s’adonner à des jeux sexuels zoophiles), et martyriser leur pote Owl, le hibou géant un peu bêta.

Si l’on croit d’abord pénétrer dans un univers simplement drôle et provocant, parodie d’une série de livres anglais pour enfants des années 1970, on s’aperçoit vite que l’humour jusqu’au-boutiste de Simon Hanselmann cache une profonde noirceur. Le rire devient jaune, révélateur du mal-être d’une jeunesse en décrépitude, assommée par l’ennui et l’inaction. Dans le monde de l’Australien, malgré son dessin attachant, les sorcières sont bien loin des contes de fée, et les forêts magiques ont été rasées pour laisser place à des banlieues sinistres. Dépressifs, célibataires, accros à toutes les substances possibles et imaginables, les personnages semblent avoir été achevés par le monde moderne. D’un autre côté, avec un titre comme Maximum Spleen, on était prévenus.

Traduit de l’anglais (Australie) par Renaud, avril 2014, 180 pages, 25 euros.

La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, de Charles Neider – éd. Passage du Nord-Ouest

Mort Hendry Jones Neider 221x300 La Véritable Histoire de la mort dHendry Jones, de Charles Neider – éd. Passage du Nord OuestDédiée à des romans inédits ayant été adaptés au cinéma, la collection Short Cuts nous avait déjà révélé, entre autres, le flamboyant Warlock de Oakley Hall ou le subversif (et tellement cool) Luke la main froide de Donn Pearce. Cette fois, on découvre le texte de 1956 qui a inspiré la seule réalisation de Marlon Brando, La Vengeance aux deux visages (1961).

Partant du légendaire récit de la mort de Billy the Kid par celui qui l’abattit, le shérif Pat Garrett, Charles Neider (1915-2001) ne livre pas un western haut en couleur. Au contraire, il se concentre sur la fin de la vie d’Hendry “le Kid” Jones, dans un style retenu, proche du documentaire, pétri de détails réalistes comme on en lit peu dans les westerns. Discret, l’écrivain se cache derrière le narrateur, ultime compagnon de route du bandit, pour raconter les derniers mois d’un des plus fameux hors-la-loi de l’Ouest américain, ce gamin fluet roi de la gâchette qui“tire avant même de s’en rendre compte, il tire sans même viser, et la balle sait où aller comme d’habitude, elle est de son côté comme elles le sont toutes”.

Exit le lyrisme, mis à mal par l’écriture sobre et précise de Neider. Exit le suspense aussi, puisqu’on nous le dit dès le titre : l’issue fatale est courue d’avance. Pourtant, malgré son apparent détachement, le roman dégage une incroyable tension, comme lors de la détention du Kid qui aboutit à sa spectaculaire évasion. Neider prend le temps de creuser les situations, de changer de point de vue, de glisser des anecdotes, de mettre en scène des dialogues étonnants, de ralentir le temps jusqu’à ce que l’on trépigne d’impatience.

Toute la richesse de ce texte réside dans sa manière de regarder autour du Kid et de ne pas se focaliser seulement sur ce héros légendaire. Derrière La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, Neider laisse à voir le racisme envers les Mexicains, évoque le massacre des Indiens, la cruauté d’une époque sanglante, et consacre de nombreuses pages aux descriptions de cette envoûtante Californie sauvage. La mort d’un Kid épuisé d’une vie passée à fuir et à ne tourner le dos à personne, accablé par son inéluctable destin de desperado, prend alors un tout autre sens. Comme la scène finale, qui voit les villageois nier la mort du Kid, pirouette rappelant combien l’Amérique préfèrera toujours le mythe à l’Histoire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marguerite Capelle et Morgane Saysana, mai 2014, 224 pages, 20 euros. Postface d’Aurélien Ferenczi.

…Et tu connaîtras l’univers et les dieux, de Jesse Jacobs – éd. Tanibis

Et tu connaitras Jesse Jacobs 232x300 …Et tu connaîtras lunivers et les dieux, de Jesse Jacobs – éd. TanibisEt si tout cela n’était qu’un jeu ? Si notre humanité n’était que le fruit de l’imagination d’une poignée de divinités puériles et chamailleuses, occupées à construire des mondes pour être ensuite évaluées par une sorte de professeur plutôt sympa ? Et puis un jour, l’un d’eux, qui aime s’amuser avec le carbone, créerait des petites bestioles poilues trop douces et mignonnes : les ani-maux. Alors son camarade jaloux déciderait de pourrir son monde en y implantant une bestiole retorse et sanguinaire – qu’il baptiserait hu-main, évidemment.

En conservant toujours une dérision qui ôte à son récit toute prétention, Jesse Jacobs permet à son histoire de l’humanité de toujours garder une légèreté joueuse. Réduite à trois couleurs (turquoise, violet et bleu nuit), son esthétique méticuleuse donne à ces pages un magnétisme étrange, et une froideur qui contrebalance l’ironie du propos. Sans en avoir l’air, Jesse Jacobs arrange une fable philosophico-biblique, se moque de l’orgueil humain et dépeint nos glorieux créateurs comme des gamins inconséquents, capables de se lancer dans des bastons mémorables ou dans les pires cruautés. Un album facétieux, plein de malice.

Et tu connaitras Jesse Jacobs 2 …Et tu connaîtras lunivers et les dieux, de Jesse Jacobs – éd. Tanibis

Traduit de l’anglais (Canada) par Madani & The Chluk Chluk Squad, mai 2014, 76 pages, 18 euros.